Sylvain Tesson n’a pas de téléphone portable. Ce refus pourrait être une simple préférence personnelle, une manière parfaitement respectable de protéger son temps et son attention. Mais avec lui, rien ne reste simple très longtemps. Il faut une formule, une sentence, presque une inscription latine gravée dans le marbre.
Pour Tesson, le portable est donc un « bracelet électronique ». Un objet qui indique où nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous achetons et peut-être même ce que nous pensons. Il le décrit également comme une sorte de préfecture de police miniature glissée dans la poche et comme une agression de l’industrie numérique contre la vie intérieure. Puis il conclut qu’il ne veut pas se laisser « gouverner par les puces ».
Sur le fond, il ne raconte d’ailleurs pas uniquement des sottises. Les téléphones nous géolocalisent, collectent des données et fragmentent notre attention. Beaucoup de personnes rêvent de s’en libérer quelques heures. Mais Tesson ne se contente jamais de poser son portable face contre table. Il doit transformer son absence de smartphone en geste de résistance héroïque, comme s’il venait de franchir la Bérézina pendant que le reste de l’humanité regardait des vidéos de chats.
Un réactionnaire parfaitement conscient de l’être
Sylvain Tesson appartient à cette famille d’écrivains qui ne regrettent pas exactement le passé, mais détestent suffisamment le présent pour donner l’impression que tout était mieux avant : les chemins sans goudron, les cartes en papier, les silences interminables, les cabanes sans chauffage et les hommes capables de traverser un continent avec un couteau, une gourde et un exemplaire de Nietzsche.
À 54 ans, puisqu’il est né à Paris en avril 1972, Tesson n’est évidemment pas vieux. C’est son personnage qui l’est volontairement. Il cultive l’allure d’un rescapé de l’ancien monde, d’un aristocrate sans château, d’un grognard des lettres égaré dans une société peuplée d’influenceurs et de trottinettes électriques.
Ses admirateurs parlent volontiers d’un homme libre, d’un écologiste conservateur ou d’un antimoderne refusant l’uniformisation technologique. Ses détracteurs voient derrière cette posture un imaginaire politique beaucoup plus marqué. Plusieurs enquêtes ont notamment interrogé ses références, ses fréquentations intellectuelles et sa proximité revendiquée avec certains écrivains appréciés par la droite radicale. Frédéric Beigbeder, qui le défend, préfère le qualifier d’« écoconservateur » : un homme attaché à la nature, au silence et à la préservation de ce qui subsiste.
La polémique a explosé au début de l’année 2024 lors de sa nomination comme parrain du Printemps des poètes. Environ 1 200 acteurs culturels ont signé un texte dénonçant ce qu’ils considéraient comme la consécration d’une « icône réactionnaire ». En face, des responsables politiques de droite, mais aussi quelques voix venues de la gauche, ont dénoncé une tentative de police idéologique et défendu sa liberté d’expression.
Cette bataille résume parfaitement le cas Tesson. Pour les uns, il représente une littérature réactionnaire rendue fréquentable par la beauté des paysages. Pour les autres, il est un écrivain indépendant que l’on cherche à exclure parce qu’il refuse de réciter le catéchisme progressiste du moment.
La vérité se situe probablement dans un endroit moins confortable : Tesson n’est ni un dangereux gourou politique ni un innocent promeneur uniquement préoccupé par les chouettes et les glaciers. Son regard sur le monde est bel et bien conservateur, hiérarchique, nostalgique. Mais il demeure assez complexe pour séduire des lecteurs de sensibilités très différentes.
Un véritable aventurier, pas seulement un fabricant de poses
Il serait pourtant malhonnête de réduire Sylvain Tesson à ses provocations. L’homme a voyagé, marché et risqué sa peau bien davantage que la plupart de ceux qui se moquent de lui depuis leur canapé.
Il a parcouru les steppes d’Asie centrale à cheval, suivi à pied la route supposée d’évadés du goulag entre la Sibérie et l’Inde, vécu plusieurs mois dans une cabane au bord du lac Baïkal et remonté à moto l’itinéraire de la retraite de Russie. En 2014, sa passion pour l’escalade urbaine a failli lui coûter la vie : il est tombé d’une façade à Chamonix, a été placé huit jours dans un coma artificiel et a conservé une paralysie faciale.
Après cet accident, il a traversé la France à pied par les chemins ruraux. Cette reconstruction deviendra Sur les chemins noirs, récit ensuite adapté au cinéma avec Jean Dujardin. Chez Tesson, le voyage n’est donc pas qu’une stratégie commerciale. Il engage réellement son corps, parfois jusqu’à l’inconscience.
C’est aussi ce qui rend son personnage supportable malgré son côté donneur de leçons. Il ne demande pas aux autres d’accomplir ce qu’il n’a jamais tenté. Lorsqu’il célèbre la marche, le froid, l’isolement et l’effort, il sait de quoi il parle.
Un talent certain, parfois étouffé par son propre style
Tesson sait écrire. Il sait surtout fabriquer une phrase qui donne au lecteur l’impression d’avoir compris quelque chose de fondamental sur la vie, alors qu’il vient parfois seulement d’observer une branche couverte de neige.
Sa prose est précise, musicale, riche en images et en références. Elle peut faire surgir un paysage en quelques lignes. Dans ses meilleurs textes, la nature cesse d’être un décor : elle devient une présence, une discipline et presque une morale. Dans les forêts de Sibérie, Sur les chemins noirs ou La Panthère des neiges contiennent de véritables moments de grâce.
Mais l’élégance peut tourner au procédé. Chaque caillou réclame son aphorisme. Chaque bourrasque convoque Homère, Rimbaud ou un empereur romain. Chaque refuge devient le dernier bastion de la civilisation contre la laideur moderne. À force de vouloir transformer la moindre randonnée en épopée métaphysique, Tesson donne parfois l’impression de poser devant son propre miroir.
C’est là qu’il devient insupportable : lorsqu’il ne raconte plus le monde, mais la supériorité de celui qui a su le regarder.
Un succès immense que ses ennemis ne peuvent pas effacer
Ses détracteurs peuvent lever les yeux au ciel, les lecteurs continuent d’acheter ses livres. Couronné par le prix Renaudot en 2019, La Panthère des neiges s’était vendu à près de 500 000 exemplaires avant même son exploitation complète en poche. Il fut cette année-là l’auteur francophone le plus vendu en France. L’ouvrage a ensuite été traduit dans 25 langues.
Ce succès ne tient pas seulement à la promotion ou au personnage médiatique. Tesson répond à une fatigue réelle. Dans un monde saturé de notifications, de publicité, de commentaires et d’urgence artificielle, il propose du silence, de la lenteur et de la hauteur. Il vend moins le voyage que la possibilité d’une fuite.
Le paradoxe est savoureux : cet homme qui méprise les écrans est devenu une excellente figure médiatique. Ses petites phrases circulent sur les réseaux qu’il condamne. Son refus du téléphone est filmé, monté, partagé et commenté sur des millions de téléphones. L’ermite est devenu un produit culturel parfaitement adapté à l’époque qu’il déteste.
Mi-talentueux, mi-insupportable, et totalement Tesson
Sylvain Tesson est irritant parce qu’il possède souvent le talent nécessaire pour faire pardonner ses excès. Il peut être profond puis pompeux, lumineux puis hautain, sensible puis terriblement satisfait de sa propre sensibilité.
Il ressemble à un homme qui arriverait au dîner en expliquant que la civilisation occidentale est morte parce que vous avez commandé vos sushis sur une application. On aurait envie de le mettre dehors. Puis il raconterait la lumière sur le lac Baïkal, le passage silencieux d’un animal dans la neige ou la douleur d’un corps brisé reprenant la marche. Et tout le monde finirait par l’écouter.
Voilà pourquoi certains l’adorent et d’autres le détestent. Tesson n’est pas un écrivain tiède. Il ne cherche pas à être aimable et possède même un goût évident pour l’agacement qu’il provoque.
Le vieux réac n’a que 54 ans. Il exagère, cabotine, moralise et transforme volontiers ses préférences personnelles en lois universelles.
Mais il écrit, il marche et il regarde. Et dans une époque qui produit beaucoup de commentaires mais assez peu de visions, cela suffit encore à faire de lui un véritable écrivain.
