Les groupes m’ont toujours intriguée.
Personne n’en explique les règles.
Pourtant, chacun semble les connaître.
On sait quand rire.
Quand se taire.
Quand interrompre.
Quand s’approcher.
Les gestes circulent avec une évidence
qui m’échappe.
Les miens prennent un détour.
Comme s’ils devaient traverser une chambre
silencieuse avant de rejoindre les autres.
Alors je regarde.
Je regarde longtemps.
Une respiration qui change.
Une voix qui hésite.
Une main qui suspend son geste.
Un sourire qui arrive une fraction de seconde
trop tard.
Un regard qui se détourne avant la fin
d’une phrase.
Je recueille les indices.
Je rassemble des fragments.
J’apprends une langue dont la grammaire ne
s’écrit nulle part.
Je peux la comprendre.
Je ne la possède jamais.
Les conversations me demandent parfois un
effort immense.
Non pour trouver mes mots.
Pour suivre cette chorégraphie invisible qui
semble si naturelle aux autres.
Je sors souvent d’un repas ou d’une réunion
avec la sensation d’avoir traduit sans
interruption.
Comme si mon attention avait travaillé
pendant des heures.
Il existe en moi un silence qui pense.
Un jour, un psychiatre m’a demandé :
Avez-vous souvent l’impression de jouer un
rôle socialement ?
J’ai répondu presque immédiatement :
Non.
J’ai l’impression de traduire.
Il a laissé le silence finir la phrase.
J’ai laissé faire.
Parfois, je pense à un animal arrêté au bord
d’une clairière.
Il connaît les odeurs.
Les traces.
Le vent.
Il pourrait avancer.
Il pourrait rejoindre la meute.
Pourtant, il demeure là.
Non par crainte.
Parce que c’est là que son attention
reste entière.
La forêt ne lui demande pas d’être un autre.
Elle lui demande seulement d’être attentif.
Je reconnais cet endroit.
Le bord n’est pas une marge.
Ce n’est pas une exclusion.
C’est un lieu de lecture.
Les gestes y deviennent des signes.
Les silences, une matière.
Les hésitations, une forme de vérité.
