Je ne traverse jamais une foule.
Je traverse des existences.
Chaque visage arrive précédé d’une histoire
que j’ignore.
Je ne connais ni les noms, ni les métiers, ni
les liens qui unissent ces êtres.
Pourtant, quelque chose est déjà là.
Une épaule qui s’affaisse.
Une respiration retenue.
Une main qui hésite.
Une manière d’habiter l’espace.
Le corps parle avant les mots.
Je n’essaie pas de comprendre.
Je regarde.
Les conversations passent.
Les voix se croisent.
Les regards se rencontrent puis s’éloignent.
Tout semble disparaître.
Pourtant, les gestes demeurent.
Ils continuent longtemps de vivre en moi.
On me croit distante.
Je suis simplement absorbée par ce qui se
montre sans se dire.
Je regarde rarement les certitudes.
Je regarde les endroits où chacun vacille.
Là où une fatigue résiste.
Là où une inquiétude se dissimule.
Là où une joie tente encore de tenir debout.
Alors la foule cesse d’être une foule.
Elle devient une multitude de vies
silencieuses.
Je ne dessine presque jamais les visages.
Ils appartiennent à l’identité.
Je dessine les tensions.
Les rythmes.
Les équilibres fragiles.
Les forces invisibles qui traversent un corps
avant qu’il ne trouve les mots pour les dire.
Le dessin ne cherche pas à
reconnaître quelqu’un.
Il cherche ce qui, en chacun, ne porte pas
encore de nom.
Je ne dessine pas des personnes.
Je dessine des existences.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/afTiyvFIpQI
