Le psychiatre me questionne.
Vous sentez-vous à l’aise dans les
conversations de groupe ?
Je pourrais répondre non.
Mais ce ne serait pas la vérité.
La vérité est plus difficile.
Une conversation de groupe ressemble, pour
moi, à une mer couverte d’écume ; les voix se
croisent. Les phrases s’interrompent. Les
sujets apparaissent puis disparaissent avant
même d’avoir existé.
Les mots tournent.
Ils ne touchent jamais le sol.
J’entends tout.
Une voix. Une respiration. Une intonation.
Une odeur. Une lumière. Un geste presque
imperceptible. Rien ne s’efface. Mon attention
ne choisit pas. Elle reçoit.
Le monde entre entier.
Comment expliquer cette souffrance
invisible ?
On peut rester parfaitement immobile et
sentir pourtant qu’un vacarme traverse le
corps.
Je cherche où me tenir.
Je ne trouve rien.
Alors je me tais.
Longtemps, j’ai cru que nous parlions tous
pour la même raison.
Je croyais que les mots servaient à
comprendre.
À chercher ensemble.
À s’approcher du réel.
Puis j’ai découvert qu’ils avaient souvent une
autre fonction.
Ils servent à maintenir le groupe.
À dire : je suis là.
À occuper le silence.
À faire circuler une présence plus
qu’une pensée.
Je le comprends.
Mais je n’habite pas cette langue.
J’attends qu’une idée prenne racine.
Qu’une question accepte de
demeurer ouverte.
Qu’une pensée ait le temps de transformer
ceux qui la partagent.
Je ne souffre pas du silence.
Je souffre des mots qui ne cherchent rien.
Les sous-entendus glissent entre les regards.
Les rires éclatent sans que j’en trouve
la source.
Tout va trop vite.
Ma perception reste littérale.
Mon ressenti, lui, ne l’est jamais.
Je ne filtre presque rien.
Le monde arrive sans hiérarchie.
Peut-être que l’attention commence là.
Dans cette impossibilité d’écarter ce
qui existe.
Alors je m’épuise.
Non parce que les autres ne
m’intéressent pas.
Mais parce que j’attends des mots qu’ils
ouvrent une porte.
Qu’ils déplacent une pensée.
Qu’ils rendent le monde un peu
plus habitable.
Les conversations que j’aime sont presque
toujours des conversations à deux.
Une idée y avance lentement.
Elle hésite.
Revient.
Se transforme.
Deux êtres marchent un moment dans la
même pensée.
Alors les mots cessent de flotter.
Ils deviennent un chemin.
Le dessin procède autrement.
Il ne cherche pas à occuper l’espace.
Il ne parle pas pour parler.
Il suit une ligne jusqu’à ce qu’elle révèle ce
qu’elle cherchait depuis le début.
Une ligne ne change jamais de sujet.
Elle va jusqu’au bout de son attention.
C’est peut-être pour cela que je me suis
toujours sentie moins seule devant une feuille
blanche qu’au milieu d’une pièce remplie de
voix.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSIN L’ATTENTION : https://youtu.be/SJNm0pn0DhY
