Paris me prend par le corps.
Elle n’attend pas que je sois prête.
Elle arrive.
Par le bruit.
Par l’odeur.
Par la foule.
Par tout ce qui s’approche de trop près.
Partout, quelque chose demeure.
Des ornements incrustés dans les murs.
Des mosaïques sous les pas.
Des initiales creusées dans l’écorce.
Des graffitis.
Des déclarations.
Des insultes.
Des traces laissées par des inconnus.
Comme si chacun avait voulu dire :
j’ai été là.
Paris est un théâtre dont le décor survit
aux acteurs.
Je marche.
Et les époques marchent avec moi.
Les Misérables ne sont plus seulement un livre.
Mai 68 n’est plus seulement une date.
Le passé n’est pas derrière.
Il affleure.
Il insiste.
Puis une odeur interrompt l’histoire.
L’alcool.
L’herbe.
La sueur.
La nourriture.
L’humidité.
Quelque chose d’avarié.
Paris ne hiérarchise rien.
Elle mélange.
Le magnifique et le répugnant.
Le savant et le vulgaire.
Le désir et la fatigue.
Paris, c’est la pisse et le style.
Je ne veux pas adoucir cette phrase.
Parce que Paris ne s’adoucit pas pour moi.
La beauté y côtoie ce qui la salit.
Rien n’est protégé.
Pas même le sublime.
Les êtres, eux non plus, ne se rangent pas
facilement.
Les corps se montrent.
Les amours s’inventent.
Les apparences échappent aux règles.
Les singularités circulent.
On peut devenir invisible au milieu de millions
de personnes.
Et parfois, cet anonymat est une liberté.
J’aime Paris pour cela.
Pour cette permission étrange d’être soi sans
devoir constamment s’expliquer.
Mais ce qui libère peut aussi épuiser.
Car mon corps ne sait pas toujours fermer
la porte.
Il reçoit.
Il entend.
Il sent.
Il anticipe.
Il reste en éveil.
Même lorsque rien ne se passe.
La ville nourrit mon attention et l’épuise avec les
mêmes armes.
Alors j’ai besoin de décider.
Combien de temps.
Quelle intensité.
Quelle proximité.
J’aime Paris lorsque je peux lui imposer
mon rythme.
Marcher seule.
M’arrêter.
Repartir.
Puis la quitter avant qu’elle ne m’ait
entièrement absorbée.
Dompter une ville ne signifie pas la rendre docile.
Cela signifie connaître la quantité de monde que
l’on peut recevoir sans s’y perdre.
Le dessin m’apprend la même chose.
Quand je dessine, je n’empêche pas le
monde d’exister.
Je décide de ce que j’en garde.
Je prélève.
Je retiens.
J’écarte.
Je fais de la place.
Le papier ne supprime rien.
Il me rend une décision.
Dans la rue, mon attention peut être prise.
Sur le papier, je peux la reprendre.
Alors dessiner n’est pas toujours
regarder davantage.
C’est parfois accepter de regarder moins.
Mais regarder volontairement.
Choisir ce qui mérite de rester.
Choisir ce qui peut partir.
Je ne dessine peut-être pas pour faire entrer
davantage de monde en moi.
Je dessine aussi pour apprendre à en fermer
la porte.
Pas complètement.
Juste assez.
Car l’attention n’est pas seulement l’art de
recevoir le monde.
C’est l’art de choisir la quantité de monde que
l’on laisse entrer.
Ecouter la lecture de ce texte par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=ytDvqGFw8OE&t=3s
