On la présente souvent comme une histoire d’amour cachée. Le mot n’est pas tout à fait juste. Marie-Paule Belle et Françoise Mallet-Joris ne se dissimulaient pas réellement. Elles vivaient ensemble, recevaient leurs amis, travaillaient côte à côte et apparaissaient parfois publiquement. Mais dans la France des années 1970, l’amour entre deux femmes ne trouvait pratiquement aucune place dans les journaux, les émissions de variétés ou les récits officiels.
Elles ont donc vécu autrement : sans déclaration spectaculaire, sans couverture de magazine, sans transformer leur intimité en manifeste. Marie-Paule Belle parlera plus tard d’un « parfum de scandale, mais de liberté ». Leur relation dura onze ans, de 1970 à 1981, mais son empreinte traversa toute leur existence.
La disparition de Marie-Paule Belle, le 25 juillet 2026, à l’âge de 80 ans, redonne aujourd’hui toute sa place à cette histoire longtemps reléguée derrière le succès de La Parisienne. Elle révèle surtout que l’un des grands répertoires de la chanson française est né d’une extraordinaire alliance entre l’amour, la littérature et la musique.
La rencontre décisive d’octobre 1970
Lorsque Marie-Paule Belle rencontre Françoise Mallet-Joris en octobre 1970, elle n’est encore qu’une jeune chanteuse qui cherche sa place dans les cabarets de la rive gauche. Elle joue du piano, compose, chante Barbara et se produit dans des lieux comme L’Écluse ou L’Échelle de Jacob.
Françoise Mallet-Joris appartient déjà à un autre monde. Née à Anvers, fille de la romancière Suzanne Lilar et de l’homme politique belge Albert Lilar, elle s’est imposée dès 1951 avec Le Rempart des Béguines, roman audacieux racontant notamment une passion entre deux femmes. Elle a obtenu le prix Femina pour L’Empire céleste en 1958 et sera élue à l’Académie Goncourt en 1971. Son succès populaire est immense depuis la publication de La Maison de papier en 1970
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Tout paraît les opposer. Marie-Paule Belle est la jeune musicienne espiègle, encore fragile professionnellement. Françoise Mallet-Joris est une femme de lettres reconnue, mère de quatre enfants, déjà mariée plusieurs fois et installée au centre de la vie intellectuelle parisienne.
Pourtant, leur rencontre est immédiatement déterminante, sur le plan personnel comme artistique. Marie-Paule découvre une femme d’une intelligence exceptionnelle, drôle, modeste et profondément attentive. Françoise découvre une compositrice capable de transformer les mots en personnages, en rythmes et en mélodies.
La maison de la rue Jacob
Leur vie commune s’organise notamment autour du 7, rue Jacob, à Saint-Germain-des-Prés. L’appartement de Françoise Mallet-Joris devient une sorte de maison ouverte où se croisent écrivains, peintres, photographes, musiciens, enfants et amis de passage.
Marie-Paule Belle se souviendra d’un lieu où l’on ne savait jamais si huit ou quinze personnes allaient s’asseoir à table. Dans chaque pièce semblait travailler ou dormir un artiste. Cette joyeuse désorganisation, presque communautaire, prolongeait l’univers raconté par Mallet-Joris dans La Maison de papier.
Au cœur de cette maison se forme un trio créatif essentiel : Françoise Mallet-Joris, Marie-Paule Belle et Michel Grisolia, ami d’enfance de la chanteuse. Les textes circulent, les idées rebondissent, Françoise écrit une phrase, Michel la prolonge, Marie-Paule se met au piano.
Ce laboratoire sentimental et artistique va engendrer un répertoire singulier, à la fois populaire et littéraire, tendre et sarcastique. Là où d’autres chanteuses se contentent d’interpréter des textes qu’on leur apporte, Marie-Paule Belle travaille avec des auteurs qui connaissent ses fragilités, son humour et ses colères. Les chansons deviennent presque des conversations privées offertes au public.
La Parisienne, enfant de leur complicité
Le chef-d’œuvre de cette collaboration reste évidemment La Parisienne, enregistrée en 1976. Marie-Paule Belle en compose la musique tandis que Françoise Mallet-Joris et Michel Grisolia écrivent les paroles.
Sous ses airs de chanson légère, le morceau dessine le portrait ironique d’une jeune provinciale qui arrive à Paris et découvre qu’elle est beaucoup trop normale pour devenir une véritable femme de la capitale. La chanson devient un immense succès et vaut à Marie-Paule Belle un disque d’or.
Mais réduire leur travail à ce seul tube serait profondément injuste. Françoise Mallet-Joris participe directement ou avec Michel Grisolia à des dizaines de chansons : Nosferatu, Mon piano noir, La Rêveuse, Maman j’ai peur, L’Heure d’été, Seule, Que tu ne m’aimes plus, Un peu d’angoisse et de café ou encore Pourquoi je t’aime.
Cette longue liste révèle l’importance réelle de l’écrivaine dans la construction du personnage public de Marie-Paule Belle. Une partie de l’humour, de la profondeur et de la mélancolie que l’on attribuait naturellement à la chanteuse provenait de ce dialogue constant avec Françoise.
Françoise Mallet-Joris ne fut donc pas simplement « la compagne de ». Elle fut une architecte essentielle de l’œuvre. Marie-Paule apportait le mouvement, le piano, la présence physique et la voix. Françoise apportait son regard de romancière, son goût des personnages, sa cruauté douce et son art de faire surgir le tragique au milieu d’une situation comique.
Une liberté silencieuse
Ce qui rend leur histoire exceptionnelle tient aussi à la manière dont elles l’ont vécue. Elles ne firent pas de coming out au sens contemporain du terme. Elles n’en ressentaient pas la nécessité. Leur couple existait, tout simplement.
« Pendant des années, je n’éprouvais pas le besoin d’aborder ce sujet puisque je le vivais naturellement avec Françoise », expliquera plus tard Marie-Paule Belle. Cette simplicité était pourtant courageuse dans une époque où l’homosexualité féminine demeurait largement invisible et où une artiste populaire pouvait craindre d’être enfermée dans une étiquette.
Leur histoire n’était donc pas secrète pour leurs proches. Elle était surtout passée sous silence par une société qui ne savait pas comment la raconter. Les journalistes voyaient Françoise Mallet-Joris comme la parolière et Marie-Paule Belle comme l’interprète. Ils évitaient généralement de préciser qu’après les séances d’écriture, les deux femmes rentraient dans la même maison et partageaient la même vie.
Le silence médiatique ne signifiait pas l’absence d’amour. Il permettait même, d’une certaine manière, de le protéger.
La séparation sans véritable disparition
Leur vie de couple s’achève en 1981. Mais contrairement à ce que pourrait laisser penser une chronologie trop simple, Françoise Mallet-Joris ne disparaît pas de l’existence de Marie-Paule Belle.
Leur complicité artistique se poursuit. Elles travaillent notamment sur Une bonne action de Lucrèce Borgia, un opéra-bouffe achevé autour de 1990, mais jamais véritablement monté. Une archive de 1991 les montre encore réunies lors d’une séance de travail, preuve qu’au-delà de la rupture sentimentale subsistait une langue commune.
Avec le temps, leur relation change de nature. Marie-Paule Belle décrira Françoise comme sa compagne, sa confidente, sa sœur et, durant les dernières années marquées par la maladie, presque comme son enfant. L’amour amoureux s’était transformé en fidélité, en inquiétude et en présence.
Françoise Mallet-Joris meurt le 13 août 2016. Elle laisse derrière elle des romans, des chansons, des manuscrits, mais également des lettres que Marie-Paule Belle avait conservées.
Le livre d’une reconnaissance tardive
En 2020, Marie-Paule Belle publie Comme si tu étais toujours là. Le livre est moins une autobiographie traditionnelle qu’une conversation poursuivie avec l’absente.
La chanteuse ressort les lettres, les cartes postales, les messages et les textes inédits de Françoise. Elle raconte enfin leur couple, non pour provoquer ou réparer une injustice médiatique, mais pour rendre à l’écrivaine ce qu’elle lui avait donné : une part de son identité artistique et intime.
Elle y décrit un amour « sans honte ni pudeur ». Cette formule résume toute leur histoire. Pas de honte, parce qu’elles n’ont jamais considéré leur relation comme une faute. Pas de pudeur excessive, parce que les lettres publiées témoignent d’un sentiment profond, parfois passionné, parfois douloureux, toujours vivant.
Le titre lui-même, Comme si tu étais toujours là, dit que cette séparation n’a jamais été complète. Françoise demeurait dans les chansons, dans les tournures de phrases, dans la manière qu’avait Marie-Paule Belle de poser une ironie sur une mélodie mélancolique.
Deux femmes qui se sont inventées ensemble
L’histoire de Marie-Paule Belle et Françoise Mallet-Joris dépasse finalement celle d’un couple célèbre. C’est l’histoire de deux femmes qui se sont mutuellement révélées.
Françoise Mallet-Joris a offert à Marie-Paule Belle des mots assez intelligents pour ne jamais la réduire à une simple chanteuse comique. Marie-Paule Belle a donné aux textes de Françoise une vie populaire, immédiate, accessible à des millions de personnes qui n’avaient peut-être jamais ouvert l’un de ses romans.
Elles ont fait de leur amour une œuvre sans jamais le transformer en argument publicitaire. Elles ont habité une maison, élevé des enfants, reçu des artistes, connu le succès, la séparation, la maladie et le deuil. Puis les chansons ont conservé ce que le temps menaçait d’effacer.
Leur amour ne fut donc pas vraiment caché. Il était placé là où l’on ne pensait pas à le chercher : dans les paroles de La Parisienne, dans les notes d’un piano noir, dans l’humour d’un couplet et dans la mélancolie soudaine d’un refrain.
Pendant des décennies, le public a chanté leur histoire sans toujours savoir qu’il s’agissait d’une histoire d’amour.
