Sergueï Prokofiev.
Roméo et Juliette.
J’écoute pendant que le monde dort encore.
Tout est silencieux.
Puis la musique entre.
Elle ne s’arrête pas à mes oreilles.
Elle traverse mon corps.
Elle transperce mes organes internes.
Elle atteint mon coeur.
L’âme.
Des endroits qui n’ont peut-être pas de nom.
Je ne sais plus où la musique s’arrête
et où je commence.
C’est sublime.
Poétique.
Intense.
Sensuel.
Une caresse sans contact.
Comment transmettre cela ?
Comment donner une forme à ce qui n’a pas
de matière ?
La musique possède cette étrangeté.
Elle existe en disparaissant.
Une note arrive.
Elle nous traverse.
Elle n’est déjà plus là.
Et pourtant,
quelque chose demeure.
Une vibration.
Une empreinte.
Une modification de l’intérieur.
Pendant quelques instants,
le temps ordinaire cesse.
Je n’entre pas dans un autre monde.
J’entre dans une autre intensité du monde.
Certaines secondes deviennent immenses.
Des capsules d’éternité.
Je les capte.
Je les recueille.
Elles entrent par l’oreille.
Par la rétine.
Par la peau.
Elles descendent jusque dans mes cellules.
Puis elles disparaissent.
On ne possède pas ces instants.
On ne les retient pas.
On les reçoit.
Peut-être que l’attention commence là.
Etre suffisamment présente
pour recevoir ce qui est déjà en train de
disparaître.
Alors les mots arrivent.
Ils veulent nommer.
Fixer.
Comprendre.
Mais certaines expériences perdent quelque
chose dès qu’on les enferme dans une
phrase.
Elles ne résistent pas aux lettres.
Le langage arrive trop tard.
Le corps, lui, a déjà compris.
Alors je dessine.
Je ne dessine pas ce que j’ai entendu.
Je dessine depuis ce que j’ai entendu.
Je ne cherche pas à traduire la musique.
Il n’existe aucun équivalent.
Je laisse continuer ce qui m’a traversée.
Le son devient sensation.
La sensation déplace la main.
La main cherche.
Un ligne apparaît.
Puis une autre.
Une couleur.
Une répétition.
Une tension.
Quelque chose passe.
Sans équivalent.
Sans traduction.
Créer ne consiste pas toujours à exprimer
quelque chose que l’on possède déjà.
Parfois, c’est l’inverse.
Quelque chose nous traverse
et cherche, à travers nous,
une forme pour continuer.
Alors l’artiste n’est plus seulement celui
qui fait.
Il est aussi celui qui reçoit.
Celui qui laisse passer.
Celui qui donne une matière provisoire à ce
qui n’en avait pas.
Le dessin commence là où la traduction
devient possible.
Il ne reproduit pas l’expérience.
Il ne la retient pas.
Il lui permet de continuer autrement.
La musique s’est tue.
L’instant a disparu.
Mais quelque chose insiste encore.
Dans le corps.
Dans la main.
Sur le papier.
Peut-être qu’une oeuvre est cela :
la trace matérielle
d’un instant qui n’avait pas de matière.
Ça n’existe pas en mots.
Ça ne résiste pas aux lettres.
Mais ça transpire dans mes dessins.
Ecouter ce texte lu par son auteure pour la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/EMUYYPzzRjk
