Je ressens les êtres que je croise.
Leur regard.
Leur silhouette.
Leur peur.
Leur souffrance étouffée.
Je ne connais rien de leur histoire.
Et pourtant, quelque chose m’atteint.
Une démarche.
Une hésitation.
Un corps qui se referme.
Un regard qui fuit.
Il suffit de quelques secondes.
Marcher dans la ville, c’est traverser
un théâtre.
Une pièce jouée à ciel ouvert.
Les corps entrent.
Se croisent.
Disparaissent.
Chacun porte quelque chose que les autres
ne voient pas.
Et moi, je passe au milieu.
Passante.
Figurante.
J’absorbe.
La ville n’est pas seulement faite de rues.
Elle est faite de présences.
Et certaines continuent en moi bien après leur
disparition.
Alors j’ai appris à m’extraire.
Non parce que je ne ressens pas.
Parce que je ressens trop.
Je suis là.
Mais je ne participe pas entièrement.
Mon corps traverse la scène.
Mon esprit garde sa distance.
Mes jambes partagent votre bitume.
Mais ma tête voyage en terre abstraite.
Etre présente ne signifie pas devoir participer
à tout.
Etre là ne signifie pas appartenir.
Regarder ne signifie pas consentir.
Ressentir ne signifie pas pas tout laisser entrer.
Il existe une distance qui n’est pas une fuite.
Une distance qui permet de rester entière au
milieu des autres.
Car la sensibilité a besoin de frontières.
Non pour moins sentir.
Pour ne pas disparaître dans ce
qu’elle ressent.
Je ne cherche pas à devenir
moins perméable.
Je cherche la juste distance.
Celle qui laisse entrer le monde
sans lui donner toute la place.
Alors quelque chose demeure intact.
Un territoire intérieur.
J’y cherche la pureté.
La vérité.
L’intensité.
La beauté du monde sans artifice.
C’est depuis cet endroit que je dessine.
Je ne dessine pas les visages.
Je ne raconte pas les vies que je croise.
Je dessine ce qu’une présence laisse après
son passage.
Une tension.
Une posture.
Une ligne.
Une sensation.
Le dessin ne retient personne.
Il recueille une trace.
Peut-être est-ce aussi pour cela que je ne
dessine pas des visages.
Un visage désignerait quelqu’un.
Je cherche ce quoi demeure lorsque l’être est
déjà passé.
Une présence devenue forme.
Une émotion devenue ligne.
Une rencontre devenue abstraction.
Le dessin crée une distance sans rompre
le lien.
Il me permet de recevoir sans retenir.
De sentir sans me perdre.
D’être présente sans être captive.
Ma résistance commence là.
Ne pas m’endurcir.
Ne pas me fermer.
Ne pas confondre protection et indifférence.
Préserver en moi un lieu que le monde ne
peut entièrement occuper.
Résister sans me fermer.
Voir sans me perdre.
Etre là sans appartenir.
Ma force est une résistance intérieure.
Ma dignité est silencieuse.
Et mon imagination est le territoire où je
reste libre.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=LwlyxDPeAik&t=3s
