Art of Juliette

Quand le monde me regarde.

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Quand le monde me regarde.

« Parfois, je ne porte plus mon attention sur le monde.
C’est lui qui la prend. »

Les sensations ne sont pas des territoires séparés. Un son devient couleur, une texture devient image, un paysage saisit l’attention jusqu’à suspendre le temps. Dans la nature, regarder cesse alors d’être un acte volontaire : le monde impose sa présence et le corps entre dans une perception plus ancienne que les mots. Le dessin prolonge cette expérience. Il ne reproduit pas ce qui a été vu. Il recueille la trace de ce qui a saisi le regard.

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J’entends des sons que je vois en couleur.

La musique est pour moi une peinture plus
qu’une symphonie.

Je touche une texture.
Elle devient une image.

Mes sensations ne connaissent pas les
frontières qu’on leur attribue.

Elles circulent.

Un son devient couleur.
Une matière appelle une forme.

Une sensation en réveille une autre.

Le monde n’arrive jamais par un
seul chemin.

Il entre de plusieurs côtés à la fois.

Dans la nature, cette circulation s’intensifie.

Je marche.
Puis quelque chose m’arrête.

Une écorce.
Une herbe qui tremble.

Une répétition dans les branches.
Une couleur presque invisible.

Mon attention bascule.

Je croyais regarder le monde.
C’est lui qui vient de me saisir.

Nous pensons que l’attention nous appartient.
Que nous décidons où la poser.

Mais parfois, elle nous échappe.
Quelque chose nous appelle.

Nous arrête.
Nous retient.

Mon attention est happée.
Presque usurpée.

Alors le temps change.

Il ne passe plus.
Il s’approfondit.

Je reste là.

Non pas distraite du monde.
Absorbée par lui.

Je regarde l’infime.
La variation.

Ce qui tremble.

Ce qui recommence sans jamais
être identique.

Ce qui semble immobile et pourtant ne cesse
de changer.

Alors le paysage disparaît.
Il n’y a plus quelque chose devant moi.

Je suis dedans.

Mi-femme.
Mi-animal.

Mon corps retrouve une attention plus
ancienne que les mots.

Sentir avant de nommer.
Percevoir avant de comprendre.

Je ne vais pas dans la nature pour
me promener.

J’y entre.

Elle est mon lieu de régulation.
Mais aussi mon laboratoire d’émerveillement.

Les deux se rejoignent.

Ce qui m’apaise aiguise ma perception.

Le calme ne diminue pas l’intensité.
Il lui donne de la précision.

Puis vient le dessin.

Je ne dessine pas nécessairement ce que
j’ai vu.

Je dessine ce que voir a produit en moi.

Une répétition.
Une tension.

Une couleur.
Une forme qui insiste.

Le dessin recueille ce que mes sens ne savent
pas séparer.

Il ne produit pas le paysage.
Il prolonge la rencontre.

La main reprend là où le regard s’est arrêté.
Elle donne une forme à ce qui m’a saisie.

Une ligne devient la mémoire d’une attention.
Une couleur, la trace d’une sensation.

Une répétition, la persistance d’un regard.

Dessiner n’est peut-être pas
regarder davantage.

C’est garder la trace de l’instant où le monde
a pris mon attention.

Je ne traverse pas la nature.

Pendant quelques instants,

c’est elle qui me traverse.

Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/Hl9BJ4e1bDg

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