Art of Juliette

La même ouverture.

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 La même ouverture.

« Ce qui nous ouvre à la beauté est parfois
aussi ce qui nous expose à la douleur. »

Une même sensibilité peut émerveiller et blesser. La lumière, l’air, une couleur deviennent des expériences d’une intensité extraordinaire, tandis qu’un néon, un bruit ou une présence peuvent envahir. Il ne s’agit pas de deux sensibilités opposées, mais d’une même ouverture au monde. Le dessin ne cherche alors ni à fermer cette ouverture ni à diminuer ce qui est ressenti : il recueille l’excès et lui donne une forme. Entre ce qui entre et ce qui peut-être déposé, la main devient un passage.

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Le soleil est un peu plus fort.
La lumière se pose sur mon dessin.

Délicatement.

Un papillon jaune orangé dans les premières
heures du printemps.

Je ne la regarde pas seulement.
Je la ressens.

Elle a une matière.
Une température.

Presque un poids.

La nature appuie sur mon
interrupteur sensible.

Une fraction de seconde.
Et la beauté devient immense.

J’ouvre toutes les fenêtres.
En grand.

Je veux que l’air traverse la pièce.
Un spray d’oxygène bleu argenté.

Je regarde sa chorégraphie invisible.

L’air frais caresse mes cheveux.
Passe sur mon crâne.

Soulève légèrement la feuille.
Presque rien.

Et pourtant tout est là.

Une lumière.
Un déplacement d’air.

Une nuance de bleu.
Un frémissement.

Il suffit parfois de presque rien pour qu’un
monde entier s’ouvre.

Mes dessins commencent peut-être ici.

Dans ce presque rien que je ne peux pas ne
pas percevoir.

Ma sensibilité n’est pas à côté de mon dessin.

Elle est dedans.

Dans la couleur.
Dans la répétition.

Dans la ligne.

Dans cette nécessité de saisir une variation
avant qu’elle disparaisse.

Je dessine avec le même corps que celui
avec lequel je reçois le monde.

Et ce corps ne connaît pas toujours la
demi-mesure.

Tout arrive plus vite.

Plus longtemps.
Plus fort.

Parfois, c’est une jouissance.
Presque un orgasme sensoriel.

La lumière sur une feuille.
L’air sur la peau.

Une couleur qui rencontre une autre couleur.

Je voudrais retenir la seconde.

Rester là.

Mais la porte par laquelle entre la beauté ne
sait pas reconnaître ce qui va me blesser.

Un néon.
Un écran.

Une voix.
Dix voix.

Des couverts.
Un parfum.

Une lumière trop blanche.

La caresse devient agression.

La même peau.
Les mêmes yeux.

Le même cerveau.
La même ouverture.

Je ne possède pas une sensibilité pour la
merveille et une autre pour la douleur.

C’est la même porte.
Et elle ne choisit pas.

Alors certains jours, le monde m’émerveille.
D’autres, il m’envahit.

Parfois les deux dans la même heure.

Je peux être bouleversée par la lumière d’un
matin et fracassée quelques heures plus tard
par un dîner.

Les voix se superposent.
Les couverts cognent.

Les corps bougent.
Les parfums se mélangent.

Les lumières frappent.

Je reste assise.
Calme en apparence.

À l’intérieur, le monde déborde.

Puis vient l’épuisement.
Parfois l’irritation.

Le retrait.

Une violence que les autres ne
comprennent pas.

Ils voient le dernier geste.
Ils n’ont pas vu tout ce qui est entré avant lui.

Les scarifications invisibles du bruit.
Les coups minuscules de la lumière.

Les odeurs.
Les mouvements.

Les voix.

Tout ce qui ne marque pas la peau.
Mais marque quand même.

Etre sensible n’est pas être fragile.
C’est être exposée.

Et l’exposition possède deux faces.

Elle rend vulnérable à ce qui blesse.
Elle rend disponible à ce qui émerveille.

Peut-être ne peut-on pas garder l’une et
supprimer entièrement l’autre.

On ne ferme pas la fenêtre au vacarme sans
risquer d’empêcher aussi l’air d’entrer.

Alors je retourne à ma feuille.

Elle aussi reçoit.
Mais autrement.

Elle accueille sans être envahie.

Ce qui me traverse devient ligne.
Ce qui déborde devient couleur.

Ce qui n’avait aucune limite rencontre le bord
du papier.

Le jaune orangé trouve sa place.
Le bleu argenté aussi.

Une violence devient trait.
Une saturation devient accumulation.

Une sensation trouve une forme.

Le dessin ne diminue pas ce que je ressens.
Il lui donne un lieu.

Ma perception produit parfois plus de monde
que je ne peux en contenir.

Alors la feuille recueille l’excès.

Ma main distribue.

Déplace.
Transforme.

Je regarde mes dessins.

Les répétitions.
Les couleurs.

Les accumulations.
Les lignes.

Ils portent la trace de ce qui est entré.

Mais le monde n’en ressort pas intact.
Entre lui et la feuille, il y a eu ma main.

C’est peut-être là que se trouve
ma puissance.

Non pas dans le fait de tout supporter.
Non pas dans celui de devenir imperméable.

Mais dans cette possibilité de transformer ce
qui me traverse.

La vulnérabilité et la puissance ne sont peut-
être pas toujours deux forces contraires.

Elles peuvent naître au même endroit.
De la même ouverture.

La merveille et la douleur passent par la
même porte.

Je ne sais pas toujours la fermer.
Alors je dessine sur le seuil.

Le monde entre.

Ma main le traverse.

Sur la feuille,

il devient autre chose.

Ecouter ce texte sur la chaîne YouTube dédiée de l’auteure DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=aBKOPtg97tc&t=3s

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