Art of Juliette

L’échelle invisible.

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L'échelle invisible.

« Il faut parfois s’éloigner du monde pour
pouvoir continuer à le regarder. »

La rue impose sa proximité : déchets, odeurs, mouvements, couleurs, corps. Lorsque tout atteint avec la même intensité, la distance devient une nécessité. Lever la tête, atténuer le bruit, dessiner : autant de gestes qui ne cherchent pas à fuir le réel, mais à retrouver l’intervalle nécessaire pour entrer en relation avec lui. Entre le sol et le ciel, la feuille devient alors une échelle invisible.

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La rue commence par le sol.

Des vomissures sur le bas côté.

De la crasse.
Des crachats.

Des rats.
Des préservatifs abandonnés.

Des merdes de chiens.

Tout ce que l’homme laisse derrière lui.

Je vois.
Je sens.

Je reçois.

Sans précaution.

Les odeurs entrent.
Les sons entrent.

Les images entrent.

Rien ne demande la permission.

Des jaunes-verts épais.
Des matières qui collent.

Des images qui s’accrochent à ma rétine
comme si mes yeux ne savaient pas oublier.

La rue laisse des traces en moi.

Alors je lève la tête.

Un nuage passe.
C’est tout.

Un nuage dans le ciel.
Et pourtant tout change.

En bas, le monde colle.
En haut, il passe.

Je regarde cette masse blanche avancer.
Je m’y accroche.

Ma sensibilité possède cette contradiction.
Ce qui me blesse est aussi ce qui me révèle.

Je vois trop.
Je sens trop.

Mais dans ce trop apparaissent parfois des
choses minuscules.

Une nuance.
Une matière.

Une variation de bleu.

La façon dont un nuage découpe le ciel.

Ce que je voudrais parfois éteindre est aussi
ce qui me permet de voir.

Alors je traverse.

Autour de moi, l’homme continue.

Il salit.
Il abîme.

Il crie.
Il jette.

Il peut salir les plus beaux monuments
comme un pigeon salit une statue.

La ville devient électrique.
Bleue et jaune en même temps.

Les êtres deviennent couleurs.

Blanc-vert.
Noir-cramé.

Rose poudré.
Caramel.

Beige gras.

Les cyclistes surgissent.
Les piétons évitent.

Les règles se défont.

Je sens le drame à chaque coin de béton.

Mon coeur accélère.

Les feux, les vêtements, les corps
se mélangent.

Des pièges invisibles partout.

Au sol.

À l’horizontale.
À la verticale.

Alors je mets mon casque de chantier
anti-bruit.

Une camisole pour mon cerveau en
surchauffe.

Et le monde recule.

À peine.
Juste assez.

Le bruits s’éloignent.

Ma marche se ressaisit.
Mon souffle revient.

Le sol change.

Violet.
Doux.

Moltonné.
Crémeux.

Pourtant rien dehors n’a changé.
La rue est toujours la rue.

Ce qui a changé, c’est la distance entre elle
et moi.

Quelques centimètres invisibles.
Un espace minuscule.

Mais suffisamment grand pour respirer.

Je lève encore la tête.
Très haut, le ciel est d’un bleu subtil.

Des lignes de nuages le traversent.

Je voudrais monter.
Prendre une échelle invisible.

Gravir quelques barreaux.

Non pour quitter la rue.
Pour cesser d’être écrasée par elle.

Car être au plus près du réel ne signifie pas
toujours mieux le voir.

Parfois, la proximité aveugle.

Elle envahit.

Elle abolit l’espace entre ce qui arrive et celui
qui le reçoit.

Alors je dessine.

Et je retrouve le même geste.

Sur la feuille, je construis une distance.

Je rapproche.
J’éloigne.

Je monte.
Je descends.

Une ligne devient passage.
Une couleur devient hauteur.

Le blanc devient espace.

Ce qui m’agressait peut enfin se tenir
devant moi.

Pas contre moi.
Devant moi.

C’est peut-être là que commence le regard.
Dans cet intervalle.

Cette distance qui ne supprime rien.
Qui ne nie rien.

Qui permet seulement au monde de ne plus
me toucher de toutes parts à la fois.

Dessiner n’est pas fuir le réel.

C’est lui donner une place où je peux le
rencontrer.

Une distance n’est pas toujours une
séparation.

Elle peut-être ce qui rend la relation possible.

En bas, la rue.
En haut, le ciel.

Entre les deux, la feuille.

Je pose une ligne.

Puis une autre.

Barreau après barreau,

je construis la distance depuis laquelle je
peux encore regarder le monde.

Ecouter ce texte lu par son auteure pour la page YouTube DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=awkUcVOc3_o&t=7s

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