La rue, c’est de la vitesse.
Du vacarme.
De la ferraille qui claque.
Du vide sonore qui résonne.
Tout explose dans mon corps.
Les voitures tournent, surgissent, freinent.
Petites.
Grosses.
Rapides.
Lentes.
Des legos pour adultes lancés dans tous
les sens.
Contretemps.
Contresens.
Aucun rythme auquel accrocher mon corps.
Puis les êtres.
Des visages.
Des silhouettes.
Des fantômes.
Des pantins désarticulés.
Des comédiens du quotidien.
Un rire.
Une grimace.
Une mâchoire crispée.
Une main.
Un regard.
Je vois tout.
J’entends tout.
Le klaxon près de moi.
La sonnette plus loin.
Une sirène.
Un outil quatre rues derrière.
La conversation d’un couple que je ne
connais pas.
Le proche et le lointain arrivent ensemble.
La distance ne suffit pas à faire taire
les choses.
Tout insiste.
Tout réclame sa place.
Je prends le monde en pleine face.
Les sons arrivent par couches.
Une voix sur une sirène.
Une sirène sur un moteur.
Un moteur sur une sonnette.
Une sonnette sur un marteau-piqueur.
Rien ne s’efface.
Le détail ne consent pas à devenir détail.
Mon cerveau ne baisse pas suffisamment le
volume du monde.
Il ne me dit pas :
ceci,
pas cela.
Tout entre.
Tout reste.
J’entends même lorsque je ne veux
pas entendre.
Et dans cette cacophonie, il faut encore
comprendre les êtres.
Leurs phrases.
Leurs intentions.
Leurs codes.
j’entends tout d’un monde dont je ne parle
pas toujours la langue.
Double punition.
Recevoir trop.
Comprendre autrement.
Les odeurs aussi entrent.
Pourriture.
Moisissure.
Parfum.
Peau.
Humidité.
Je croise quelqu’un.
Son parfum se défait.
Je le décompose sans le vouloir.
Mon cerveau en affiche la recette.
Une odeur devient une image.
L’image devient une couleur.
Rien n’arrive seul.
Un sens en appelle un autre.
Le monde se multiplie à mesure qu’il entre
en moi.
Alors une question apparaît.
Et si percevoir n’était pas tout recevoir ?
Et si percevoir exigeait aussi de perdre ?
Laisser tomber une partie du réel pour qu’une
autre puisse apparaître.
Un visage devient visible parce que la
foule recule.
Une voix devient audible par ce que les autres
s’éloignent.
Une pensée devient possible parce qu’une
partie du monde accepte de se taire.
Chez moi, le fond remonte.
Toujours.
Il envahit la forme.
Le monde refuse de rester derrière.
Tout devient premier plan.
Alors la ville entre dans mon corps.
j’ai mal aux tympans.
Mal au coeur.
La nausée.
Ça hurle.
Ça cogne.
Ça résonne.
Le bruit est gris.
Le béton est froid.
Certains verts sont gluants.
Je suis enfermée dans une machine lancée en
plein essorage.
Et autour de moi, les autres marchent.
Ils parlent.
Ils rient.
Ils avancent.
Nous sommes dans la même rue.
Mais nous ne sommes pas dans le
même monde.
Eux traversent la ville.
La ville me traverse.
Alors je dessine.
Et quelque chose s’inverse.
Devant la feuille, je choisis.
Une ligne.
Puis une autre.
Je rapproche.
J’éloigne.
Je répète.
J’interromps.
Je laisse du blanc.
Enfin, quelque chose peut rester derrière.
Enfin, quelque chose peut devenir fond.
Dans la rue, tout exige mon attention.
Sur la feuille, je peux la distribuer.
Je transforme l’accumulation en composition.
Le vacarme en lignes.
La saturation en espace.
Le dessin ne reproduit pas ce que je vois.
Il construit une distance là où elle
me manque.
Il me permet de décider ce qui reste et ce
qui s’efface.
Alors peut-être que je ne dessine pas pour
retenir davantage du monde.
Je dessine pour pouvoir en laisser partir
une partie.
Car l’attention n’est pas seulement ce que l’on
donne au monde.
Elle est aussi ce que l’on peut lui retirer.
Dans la rue, cette liberté m’échappe.
Sur la feuille, je la dessine.
Ecouter la version audio lue par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=IrV6hZPCVxY&t=11s
