Art of Juliette

Le braille des couleurs.

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Le braille des couleurs.

« La main sait parfois ce que les mots n’ont pas encore appris à dire. »

Bien avant qu’un diagnostic ne vienne nommer sa différence, le dessin en portait déjà les signes. Couleurs, lignes, fils et ponts formaient une langue sensible, une manière de relier un monde perçu autrement. Le diagnostic donne un nom. Le dessin, lui, savait déjà.

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Mon monde est fait de couleurs et d’images.

C’est mon langage.
Le braille artistique d’une neuroatypique.

L’urgence, en dessin, d’un silence qui ne
cesse de gronder, de brûler, de hurler.

Mes dessins m’attendent comme des enfants
attendent le retour de leur mère.

Ils savent que je vais revenir.

Je reviens toujours.

Le ciel est blanc, laiteux.
Alors je prends une boisson blanche.

Je me sens blanche.

Grise.
Argentée.

À l’intérieur de moi, du coton protège les
parois de mes entrailles.

La couleur n’est pas devant moi.
Elle est en moi.

Je déroule ses fils comme je déroule le fil de
ma vie.

Mes feutres s’usent au rythme du Requiem
de Mozart.

Une note.
Une seule.

Et un monde entier se déplie dans ma tête.

Je ne l’invente pas.
Je le vois.

Ma main suit.

J’utilise mes feutres comme des aiguilles.

Je trace.
Je pique.

Je recouds.

Ligne après ligne.
Point après point.

Des sutures sur les plaies de ma vie.

Dessiner ne répare rien.
Dessiner relie.

Je dépose des couleurs sur la feuille comme
on dépose des fleurs sur une tombe.

Du rose.
Du vert.

De l’argent.

Des couleurs presque enfantines pour des
choses qui ne le sont pas.

La société ne voit pas ce que je suis.

Elle ne ressent pas ce que je ressens.
Elle ne voit pas ce que je vois.

Elle n’entend pas ce que j’entends.

Elle m’a enterrée vivante.

Hé.
Ouvrez ce cercueil.

Vous ne m’entendez pas ?

Alors je dessine depuis l’intérieur.

Des lignes roses.
Des fils verts.

Des ponts suspendus.

Je raccorde ce qui s’est séparé.
Je relie ce qui s’est éparpillé.

Je dessine pour ne pas tomber entre
les morceaux.

La solitude marche avec moi.

Je suis l’exploratrice d’un décalage invisible
sous vos yeux.

J’avance au dessus du vide.
En bas, le monde.

Ses règles.
Ses codes.

Ses évidences.

Tout ce que les autres semblent comprendre
sans avoir besoin de l’apprendre.

Moi, je regarde.

Je cherche .
Je construis des passages.

Je pose mes couleurs d’enfant au-dessus
d’un monde peuplé d’adultes dont je ne
comprends pas la langue.

Puis, un jour, une neuropsychologue est
assise devant moi.

Elle tient mon bilan.
Elle me regarde longuement.

Quelque chose dans son visage hésite.
Elle cherche ses mots.

Votre bilan confirme que votre cerveau
fonctionne différemment de celui de la
majorité des gens.

Vous êtes une femme neuroatypique.

La phrase reste suspendue entre nous.

Elle continue.

Vous percevez différemment le monde.
Vous traitez différemment l’information.

Vous possédez aussi des forces particulières.

J’entends les cloches d’une église sonner
dans ma tête.

Puis tout s’arrête.
Arrêt sur image.

Plus de son.
Plus d’image.

Plus de sensation.

Neuroatypique.

Un mot posé sur cinquante années
de décalage.

Et derrière ce mot, je revois tout.

Les lignes.
Les fils.

Les ponts.
Les sutures.

Les couleurs.

Tous ces dessins construits pour raconter
un monde qui, pour moi, ne tenait pas
naturellement ensemble.

Je pensais dessiner ce que je ressentais.

Ma main faisait davantage.

Elle cherchait une forme pour ce que je ne
savais pas encore nommer.

Elle inventait une langue avant que je
connaisse le nom de celle qui la parlait.

Le diagnostic est arrivé avec ses mots.

Il a nommé ma différence.

Mais il n’a pas été le premier à la connaître.

Ma main savait.

Le dessin était là avant le mot.

Ecouter la version audio de ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=PRtVwjj_vMA

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