On me reproche d’être trop exigeante.
Karl Lagerfeld relève les yeux.
C’est une phrase que l’on adresse toujours à
ceux qui travaillent.
Jamais à ceux qui abandonnent.
Pourtant, parfois, je recommence un dessin
dix fois.
Dix fois ?
Ce n’est pas beaucoup.
Tu recommenceras jusqu’à ce que ton regard
cesse de résister.
Tu crois donc à la perfection ?
Non.
La perfection est une idée.
La précision est un travail.
Ne confonds jamais les deux.
Alors pourquoi recommencer ?
Parce que ton regard a vu quelque chose que
ta main n’a pas encore atteint.
Le dessin n’est qu’une conversation entre
les deux.
Je croyais que créer consistait à exprimer ce
que l’on ressent.
Non.
Créer consiste à devenir capable de voir ce que
l’on ressent.
La différence est immense.
C’est pour cela que tu travailles sans relâche ?
Je ne travaillais pas contre le temps.
Je travaillais contre l’à-peu-près.
L’à-peu-près est séduisant.
Il ressemble à la vérité.
Il n’en possède jamais la force.
On dit souvent que tu contrôlais tout.
Il sourit.
On appelle contrôle ce que l’on ne
comprend pas.
Moi, j’appelais cela du respect.
Respect d’une ligne.
Respect d’un blanc.
Respect d’une proportion.
Respect d’un geste.
Chaque détail dit au monde si tu étais
réellement présent.
Finalement, la précision est une manière
de regarder.
Non.
Une manière d’aimer.
On ne précise que ce que l’on respecte.
Le reste, on le survole.
Je garde le silence.
Je pense à mes dessins.
À ces heures passées à déplacer une ligne
presque invisible.
À cette fatigue que personne ne voit.
À cette joie, aussi, lorsque tout devient juste.
Karl Lagerfeld se lève.
Les gens admirent le résultat.
Les artistes, eux, vivent avec les corrections.
C’est là que se trouve leur véritable oeuvre.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/ToOtk2bNRwg
