Je ne dessine pas pour reproduire le réel.
Je cherche le moment où chaque chose
trouve sa juste place.
Parfois, tout dépend d’un infime
déplacement.
Un équilibre se rompt.
Un autre apparaît.
Une présence devient juste parce qu’un vide
lui répond enfin.
La feuille cesse alors d’être une surface
Elle devient un lieu.
Je retire.
J’attends.
Je recommence.
Le dessin avance davantage par ce que je
retire que par ce que j’ajoute.
L’écriture me demande la même confiance.
Je déplace un mot.
Une phrase résiste.
Une autre ouvre soudain un passage.
Le texte trouve peu à peu sa
propre nécessité.
Puis quelqu’un s’arrête.
Devant une page.
Devant un dessin.
Je ne sais rien de cette personne.
Je ne sais pas ce qu’elle emportera.
Peut-être presque rien.
Une hésitation.
Une question.
Une disponibilité nouvelle.
Le lendemain, elle marchera dans la rue.
Tout semblera identique.
Pourtant, son attention se posera ailleurs.
Sur la courbe d’une branche.
Sur une fenêtre restée ouverte.
Sur l’écart entre deux silhouettes.
Sur cette lumière qui traverse lentement
un mur.
L’oeuvre n’a rien expliqué.
Elle n’a rien démontré.
Elle a changé l’endroit d’où nous regardons.
C’est là que commence sa résonance.
On referme le livre.
On quitte le dessin.
Le monde est le même.
Mais il nous appelle autrement.
À peine.
