Je me souviens d’images très précises qui se
transformaient en peinture dans mon
cerveau.
Mes souvenirs remontent avant mes trois ans.
Ils ne racontent pas une histoire.
Ils dessinent un paysage.
Du bleu.
De l’orange.
Un voile blanc traversé de jaune.
Des abeilles.
Une terrasse.
Le vent dans les feuilles.
Je ne sais pas si j’étais une enfant solitaire.
Je sais seulement que j’étais silencieuse.
Jusqu’à l’âge de trois ans, je parlais très peu.
Je souriais.
Sourire était l’unique façon de m’exprimer.
On n’embête pas un enfant qui sourit.
On pense que tout va bien.
Alors on le laisse tranquille.
C’est rose pâle mon enfance.
J’ai emmagasiné des tonnes d’odeurs.
Des couleurs.
Des lumières.
Très tôt, j’ai eu le sentiment étrange de n’être
attirée que par la poésie du monde.
Je ne comprenais pas pourquoi les autres ne
voyaient pas ce que je voyais.
Ils jouaient.
J’observais.
Ils parlaient.
J’écoutais la lumière
Ils couraient.
Je suivais le déplacement d’une ombre.
Je ne m’ennuyais jamais.
Vivre était une expérience étrange.
J’étais là.
Sans mode d’emploi.
Sans explication.
Et pourtant, chacun semblait savoir comment
habiter le monde.
À l’école maternelle, je garde peu de
souvenirs des enfants.
Je me souviens du jaune.
De l’orange.
Des cubes colorés.
Des graphismes.
Des odeurs.
De la lumière de la cour.
Le dessin est arrivé avant les mots.
Avant les réponses.
Peut-être même avant les questions.
Je n’ai jamais dessiné pour représenter
le monde.
Je dessine pour rester fidèle à cette manière
de le recevoir.
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