Cette manière de raconter les faits mérite aujourd’hui d’être interrogée.
Pourquoi continuer à désigner un féminicide par le nom de celui qui a ôté la vie ? Pourquoi faire du patronyme du meurtrier l’étiquette d’une tragédie dont la première réalité est celle d’une femme assassinée ?
Le nom de Cédric Jubillar appartient à la procédure judiciaire. Il a sa place dans les décisions de justice, dans les archives, dans les analyses criminelles. Mais il n’a aucune raison de devenir le nom par lequel nous continuons à raconter Delphine.
Le véritable sujet est Delphine Aussaguel.
Une femme. Une infirmière. Une mère de deux enfants. Une personne dont la vie a été brutalement interrompue.
Employer systématiquement le nom du meurtrier produit un effet insidieux : il inscrit son identité dans la mémoire collective tandis que celle de la victime s’efface. Au fil du temps, certains criminels deviennent paradoxalement plus célèbres que les personnes qu’ils ont tuées.
Ce phénomène dépasse largement cette affaire. Nous parlons de « l’affaire Fourniret », de « l’affaire Dutroux », de « l’affaire Landru »… Les victimes disparaissent derrière le nom de leur assassin.
Il est peut-être temps de changer cette habitude.
Non pour réécrire l’histoire.
Mais pour remettre chacun à sa juste place.
Lorsqu’un féminicide est raconté, le premier nom qui devrait venir à l’esprit est celui de la victime. C’est sa vie qui mérite d’être rappelée. C’est son visage qui mérite d’être connu. C’est son histoire qui mérite d’être transmise.
Le meurtrier ne doit pas devenir le titre de son existence.
C’est pourquoi Le Mague fera désormais un choix éditorial simple : nous n’emploierons plus le nom de Jubillar pour désigner cette affaire. Nous parlerons du féminicide de Delphine Aussaguel.
Parce qu’une société se révèle aussi dans les noms qu’elle choisit de retenir.
Et parce que la mémoire doit d’abord appartenir à celles et ceux qui ont perdu la vie, non à ceux qui la leur ont prise.
