Parfois, le noir remonte avant même que je puisse le nommer.
Il ne tombe pas sur moi.
Il monte du fond de mon corps.
Comme une matière ancienne.
Comme une profondeur qui demande simplement à être habitée.
Mes jambes deviennent plus lourdes.
Le silence ralentit le monde.
Je sens des mains invisibles retenir mes chevilles.
Mon thorax se creuse.
Tout devient plus dense.
Alors une voix apparaît.
Je reconnais peu à peu celle de Pierre Soulages.
Ou peut-être celle de son oeuvre.
Je ne cherche plus à les distinguer.
Je l’écoute.
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Tu regardes encore le noir comme une menace.
Il m’attire vers le fond.
Il me donne le sentiment d’une solitude que je ne partage avec personne.
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Toute profondeur est solitaire.
Elle ne t’éloigne pas des autres.
Elle t’éloigne du superficiel.
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Je vois trop.
Les détails.
Les tensions.
Les silences.
Les fissures derrière les façades.
Le monde ne passe jamais devant moi.
Il passe à travers moi.
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Ce qui te traverse devient la matière de ton regard.
Ne cherche pas à l’effacer.
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Cette intensité fatigue.
Elle me donne parfois le sentiment d’habiter un rythme que peu partagent.
Comme si je vivais dans une langue que peu entendent.
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On ne choisit pas toujours sa manière de percevoir.
On choisit seulement ce que l’on en fait.
Le noir change.
Ou peut-être est-ce mon regard.
Il cesse d’être une fermeture.
Il devient une profondeur.
Je ne comprends que l’obscurité n’est pas l’absence de lumière.
Elle est un autre lieu où la lumière travaille.
Les oeuvres ne répondent jamais à nos questions.
Elles transforment celui qui les pose.
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Je pense à mes carnets.
À mes dessins.
À toutes ces hachures qui cherchaient déjà cette densité sans connaître son nom.
Je comprends que je ne dialogue pas seulement avec un peintre.
Je dialogue avec une manière de regarder.
Avec une exigence.
Avec une présence qui poursuit silencieusement son oeuvre en moi.
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Les musées ferment leurs portes.
Les oeuvres demeurent.
Elles passent d’un mur à une mémoire.
D’une mémoire à un regard.
D’un regard à une manière d’habiter le monde.
Elles ne demandent pas que nous les admirions.
Elles demandent que nous apprenions à voir.
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Je crois que les oeuvres les plus profondes ne cherchent jamais à être comprises.
Elles cherchent à être vécues.
Elles deviennent une respiration.
Une manière de recevoir la lumière.
D’accueillir le silence.
De traverser la solitude.
Elles poursuivent leur travail bien après notre départ.
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Lorsque le noir revient désormais, je ne cherche plus à le repousser.
Je lui fais une place.
Je sais qu’il porte une lumière que je ne distingue pas encore.
Et je comprends que les oeuvres ne vivent pas seulement dans les musées, ni même dans les regards.
Elles vivent dans les conversations silencieuses qu’elles continuent d’entretenir avec notre vie intérieure.
C’est peut-être là leur oeuvre la plus secrète.
Ecouter ce texte dit par son auteure sur la chaîne Youtube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/P6K33msgjvE
