Je referme mon parapluie.
Je le laisse sécher dans la douche.
Comme s’il pouvait y déposer la pluie, le bruit, la fatigue de la ville.
Je rentre plus légère.
Mais je sais que ce n’est pas cela qui me ramène à moi.
J’ai besoin de créer.
Je ne prononce jamais cette phrase à voix haute.
Elle ne ressemble ni à un désir, ni à un projet.
Elle ressemble à une respiration.
Elle revient avec la même évidence que le jour.
Je serais incapable de nommer précisément ce qui me relie au dessin et à l’écriture.
Les mots arrivent toujours trop tard.
Il existe en moi un accord silencieux.
Une fidélité que je n’ai jamais signée.
Et que je ne pourrais pas rompre.
Je ne crée pas pour produire des oeuvres.
Je crée pour que rien, en moi, ne se défasse.
Le monde entre avec une intensité qui dépasse souvent ma capacité à l’accueillir.
Les sensations arrivent ensemble.
Les images.
Les voix.
Les lumières.
Les présences.
Tout demande sa place au même instant.
Le dessin leur offre une demeure.
L’écriture leur donne une respiration.
Avant qu’une idée apparaisse, il y a une main.
Avant qu’une phrase s’écrive, il y a un souffle.
Créer commence dans le corps.
Le geste précède toujours la pensée.
Il me rappelle une chose essentielle :
je peux traverser le monde sans me perdre.
Une feuille.
Un carnet.
Un feutre.
Cela paraît dérisoire.
Pour moi, c’est un lieu.
L’endroit où ce que je ressens, ce que je pense et ce que je fais cessent enfin de vivre séparément.
Ils retrouvent une même direction.
Une même présence.
Une même voix.
Je pourrais changer de ville.
Changer d’atelier.
Changer d’habitude.
Recommencer ailleurs.
Mais je ne pourrais pas rompre ce contrat intérieur.
Non parce qu’il m’oblige.
Parce qu’il me rassemble.
Il est la forme la plus discrète de ma liberté.
Créer ne me protège pas du monde.
Créer me permet de lui rester ouverte sans me disperser.
Le dessin ne construit pas un refuge.
Il construit une cohérence.
L’écriture ne m’éloigne pas de la vie.
Elle me permet de l’habiter sans renoncer à ce que je suis.
Il existe sans doute, au coeur de chaque existence, une fidélité fondamentale.
La mienne a pris la forme du dessin.
Puis celle de l’écriture.
Je ne les ai pas choisies.
Je les ai reconnues.
Depuis, je les suis.
Comme on suit une source.
Comme on suit une lumière dans un paysage.
Avec l’art, je reste entière.
Sans lui, je devrais me trahir.
Ecoutez ce texte lu par son auteure sur la chaîne Youtube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/fCIUhgTIRak
