Il pleut sur Paris.
Le ciel descend dans les flaques.
Le bitume absorbe la lumière.
Les parapluies déplacent les silhouettes.
Je marche.
Je ne traverse plus seulement une ville.
Je traverse la peinture.
Je ne pourrais plus dire où s’arrête la rue et où commence l’histoire de l’art.
Les frontières se sont effacées.
Je ne compare pas le monde aux oeuvres.
Je regarde avec elles.
Les silhouettes poursuivent le geste de Giacometti.
Les murs détrempés prolongent la matière de Dubuffet.
La pluie compose ses lavis.
Le vent corrige les contours.
La ville dessine avant ma main.
Je pensais apprendre l’histoire de l’art.
Je n’avais pas vu qu’elle apprenait,
silencieusement,
à regarder à travers moi.
Une oeuvre.
Puis une autre.
Un dessin.
Une peinture.
Une sculpture.
Année après année, quelque chose s’est déposé.
Non dans ma mémoire.
Dans mon regard.
Les oeuvres ne sont plus des références.
Elles sont devenues une respiration.
Je ne les convoque jamais.
Elles arrivent avant moi.
Elles reconnaissent une lumière.
Une matière.
Une inclinaison du corps.
Une ombre sur un mur.
Comme une langue que l’on parle sans penser à sa grammaire.
Je comprends alors que les musées ne sont qu’une étape.
Ils préservent les oeuvres.
Ils ne retiennent pas leur vie.
Car les oeuvres poursuivent leur voyage.
Elles quittent les cadres.
Elles abandonnent les cimaises.
Elles changent de matière.
Le bronze devient un passant.
Le fusain devient une branche d’arbre.
L’huile devient une pluie d’automne.
Une flaque recueille un ciel de Turner.
Une fenêtre ouvre soudain un silence de Hopper.
Une nuit porte la profondeur de Soulages.
Les oeuvres continuent de marcher.
La peinture est devenue nomade.
Elle voyage sans quitter sa place.
Elle passe d’un tableau à une rue.
D’un musée à un regard.
D’une mémoire à une présence.
Elle ne demande rien.
Seulement des yeux capables de poursuivre son chemin.
Lorsque j’ouvre mon carnet, je n’ai jamais l’impression de commencer.
Le monde a déjà tracé les premières lignes.
La pluie a déjà posé les valeurs.
La lumière a déjà construit la composition.
Ma main rejoint un geste commencé bien avant elle.
Dessiner devient une manière de répondre.
Jamais de prendre la parole en premier.
Le plus long voyage d’une oeuvre ne la conduit pas de l’atelier au musée.
Il la conduit jusqu’à un regard.
Là, elle cesse d’être un objet.
Elle devient une manière de percevoir.
Une façon d’habiter la lumière.
De recevoir un visage.
De traverser une ville.
Alors la peinture n’est plus accrochée à un mur.
Elle marche sous la pluie.
Elle attend au feu rouge.
Elle se reflète dans une flaque.
Elle longe la Seine.
Et je comprends que le plus fidèle des musées n’est peut-être pas un bâtiment.
C’est un regard qui continue, chaque jour, d’apprendre à voir.
Ecoutez la version audio de ce texte lu par son auteure sur la page Youtube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/8JLAoy03T8Q
