Un dessin n’arrive jamais seul.
Il reprend.
Un mouvement.
Un rythme.
Une question laissée ouverte par un autre dessin.
Le premier trait n’est jamais un commencement.
Il est déjà une réponse.
À une ligne interrompue.
À une couleur demeurée en attente.
À une forme qui poursuivait silencieusement son chemin.
Les dessins ne se succèdent pas.
Ils se poursuivent.
Une page laisse une respiration.
La suivante en recueille l’élan.
Plus loin, une autre bifurque.
Le mouvement ne se perd jamais.
Il change simplement de direction.
Je ne regarde plus chaque dessin comme une image.
Je le regarde comme une phrase.
Aucune phrase ne contient à elle seule tout un livre.
Elle reçoit quelque chose de celles qui l’ont précédée.
Elle transmet quelque chose à celles qui viendront.
Il en va de même pour le dessin.
Chaque page porte la mémoire d’une autre.
Non comme un souvenir.
Comme une présence qui continue de travailler en silence.
Alors les carnets cessent d’être une collection.
Ils deviennent une langue.
Non une langue faite de mots,
mais de lignes,
de couleurs,
de rythmes,
de reprises,
de silences.
Leur grammaire n’obéit pas à des règles.
Elle obéit aux relations.
Une ligne appelle une autre ligne.
Une couleur déplace une couleur.
Une forme ouvre un passage qu’une autre poursuivra peut-être plusieurs années plus tard.
Je ne construis pas un livre en dessinant.
Le livre est déjà là.
Il s’écrit à travers les dessins.
Chaque page en révèle une phrase nouvelle.
Jamais la première.
Jamais la dernière.
Peu à peu, le carnet cesse d’être un objet.
Il devient un lieu où une pensée poursuit sa propre écriture.
Non en avançant tout droit,
mais en se ramifiant,
en revenant,
en laissant chaque dessin prolonger la phrase ininterrompue commencée bien avant lui.
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