Ma mère me manque.
Je suis libre.
Et libérée d’elle.
Ces deux phrases ne s’opposent pas.
Elles coexistent.
Lorsqu’on n’a connu qu’une relation faite de tensions, d’amour, de haine, de culpabilité et d’attachement, le silence qui suit paraît presque irréel.
Il n’y a plus d’enjeu.
Plus de manipulation.
Plus de lutte.
Après quelque chose commence.
Non pas une autre vie.
La mienne.
J’ai froid.
Je me sens seule dans un monde qui vacille.
Quand on a passé toute sa vie dans une cage et qu’un jour la porte s’ouvre, on ne court pas vers l’extérieur.
On reste immobile.
Parce que cette cage est le seul paysage que l’on ait jamais connu.
Pourquoi partir ?
Vers où ?
Comment ?
Toutes les règles du jeu ont changé.
Rien ne sera plus jamais comme avant.
J’ai dû aller chercher très loin, au plus profond de moi, mon identité bafouée.
J’ai dû reprendre le puzzle que ma mère avait tant voulu construire à son image.
Je regarde chaque pièce.
J’en observe les contours.
Certaines me ressemblent.
D’autres racontent les rêves des autres.
Je les déplace une à une.
C’est long.
Fastidieux.
Douloureux.
Vertigineux.
Depuis l’écriture de mon premier livre, quelque chose remonte sans arrêt.
Je ne le décide pas.
Il surgit.
Mon corps et mon âme prennent enfin leur place.
Ma carapace en titane a explosé.
Ecrire me transperce le bide.
Mon cordon ombilical est encore à vif.
Tout est plein de noeuds en moi.
Ecrire, c’est démêler un noeud après l’autre.
Sans violence.
Avec patience.
Parce que certains chantiers demandent une vie entière.
Quand les mots deviennent impossibles, je dessine.
Et lorsque je dessine, les mots reviennent.
Avant, il n’y avait que le dessin.
Aujourd’hui, les mots et le dessin avancent ensemble.
Les vannes sont ouvertes.
Tout demande à sortir.
Je ne peux plus rien retenir.
Ma peau est une éponge à vibrations, à émotions, à sensations.
J’ai parfois l’impression d’avoir constamment la chair de poule.
Non pas parce que j’ai froid.
Parce que je ressens tout.
Mes yeux attrapent la moindre vibration de lumière.
La moindre nuance.
Le moindre mouvement.
Dans la rue, je ne peux plus écouter de musique.
Les sons de la ville s’y mêlent.
Tout arrive en même temps.
À la salle de sport, c’est la musique du club, les conversations, le bruit des machines, ma propre musique, les lumières, les odeurs, les corps en mouvement.
Je ne peux pas séparer les perceptions.
Elles forment une seule vague.
Alors je dessine entre deux exercices.
Mes images n’ont pas d’horaires.
Elles se nourrissent de tout ce qui me traverse.
Je suis en overdose de moi-même.
Il y a comme un animal sauvage en moi.
Je ne cherche plus à le faire taire.
Je lui ouvre un passage.
Tout s’apaise lorsque je crée.
Je suis prisonnière de l’acte de créer.
Et libre en créant.
