« Fred, est-ce que tu penses que je suis autiste ?
Il est resté silencieux un instant.
Puis il a répondu :
Tu es la maison témoin de l’autisme. »
Je n’ai pas cherché à savoir immédiatement s’il avait raison.
J’ai simplement senti qu’une question, longtemps enfouie, venait enfin d’obtenir le droit d’exister.
Il arrive un moment où le corps ne supporte plus les personnages que l’on a construits pour survivre.
Il réclame la vérité.
Non pas une vérité qui condamne.
Une vérité qui délivre.
Toute mon énergie était tournée vers une seule idée : comprendre ce qui, en moi, semblait ne jamais trouver sa place.
Je m’efforçais de devenir plus simple.
Moins sensible.
Moins intense.
Moins exigeante envers la vérité.
Je ne comprenais pas pourquoi ce qui semblait naturel aux autres m’épuisait autant.
Aujourd’hui, je regarde cette femme avec une infinie tendresse.
Elle faisait tout pour appartenir.
Elle ignorait seulement qu’elle essayait d’entrer dans une maison qui n’avait jamais été construite pour elle.
Puis ma mère est tombée malade.
Le cancer n’a pas seulement envahi son corps.
Il a révélé les lignes de fracture qui existaient déjà entre nous.
La douleur peut rapprocher.
Elle peut aussi tout défaire.
Dans notre famille, elle a réveillé les blessures anciennes, les incompréhensions, les peurs, et les non-dits.
Je regardais ce théâtre avec effroi.
Je percevais les tensions avant qu’elles n’éclatent.
Les alliances.
Les silences.
Les culpabilités.
Les manipulations.
Je ne savais pas empêcher ce qui arrivait.
Je savais seulement que je ne pouvais pas y participer.
On attendait de moi que je choisisse un camp.
Je ne pouvais offrir que ma présence.
On attendait une condamnation.
Je ne pouvais offrir que la vérité telle que je la percevais.
Cette fidélité a été prise comme une trahison.
Je suis devenue celle qui n’aimait pas assez.
Celle qui abandonnait.
Celle qui ne comprenait rien.
Pourtant, je voulais seulement rester auprès de ma mère sans renoncer à moi-même.
Je n’ai jamais cessé de l’aimer.
Jamais.
Mais je ne pouvais accepter que sa souffrance devienne un lieu où chacun renoncerait à sa conscience.
C’est parfois le prix de la vérité.
Elle ne protège pas.
Elle isole.
Puis une porte s’est refermée.
Puis une autre.
Jusqu’à cette dernière porte.
Celle de l’hôpital.
J’ai embrassé la main devenue froide de ma mère.
En sortant, je n’ai pas eu l’impression que le monde s’effondrait.
J’ai éprouvé quelque chose de plus étrange encore.
Le monde continuait.
Les voitures passaient.
Le ciel était toujours là.
Les gens marchaient.
Et pourtant, à l’intérieur de moi, la lumière s’était cassée.
Il existe des cassures qui ne disparaissent jamais.
On n’apprend pas à les effacer.
On apprend à vivre avec elles.
Peut-être est-ce là que sont nés mes dessins.
Puis mes mots.
Je n’écris pas pour expliquer ce qui m’est arrivé.
J’écris parce que certaines blessures, lorsqu’elles rencontrent enfin la vérité, cessent d’être seulement des blessures.
Elles deviennent une manière d’habiter le monde.
Et, parfois, une manière d’éclairer celui des autres.
