Les lignes et les couleurs ne m’ont jamais laissé en paix.
Elles sont venues avec une intensité qui précédait toujours ma main.
Avant même que le premier trait ne touche le papier,
elles avaient déjà commencé leur mouvement.
La feuille blanche possède parfois l’immensité d’un ciel.
J’y entre comme on entre dans une mer dont on ignore les courants.
Rien n’est encore visible.
Pourtant, tout est déjà présent.
Je ne cherche pas une image.
Je cherche l’endroit où cette profusion peut respirer.
Mon dessin ressemble à un océan.
Les formes,
les couleurs,
les rythmes s’y rencontrent,
s’y éloignent,
s’y retrouvent.
Ce que l’on appelle une oeuvre n’est jamais qu’un instant d’équilibre au milieu d’un mouvement qui ne s’interrompt jamais.
Chaque dessin prolonge le précédent.
Chacun appelle déjà le suivant.
Je déplace une couleur.
J’attends.
J’efface une ligne.
J’en trace une autre.
Peu à peu, je découvre qu’aucune forme n’existe seule.
Une nuance transforme toutes les autres.
Un espace modifie silencieusement l’ensemble du dessin.
Chaque présence oblige toutes les autres à se réinventer.
Avant de commencer, je rassemble mon attention comme un athlète rassemble son souffle avant l’effort.
Non pour maîtriser la feuille,
mais pour devenir disponible à ce qu’elle rend possible.
Mes lignes et mes couleurs sont devenues une famille.
Elles ne parlent ni la langue des mots ni celle des idées.
Elles se reconnaissent par leurs accords,
leurs résistances,
leurs respirations.
Jeff Buckley chante Hallelujah.
Une boisson blanche accompagne la blancheur du ciel.
Les sons,
les couleurs,
le papier et le souffle cessent peu à peu d’appartenir à des mondes séparés.
Ils découvrent un même rythme.
Chaque couleur possède sa vibration.
Chaque silence sa densité.
Longtemps, j’ai cru que le dessin me protégeait de cette intensité.
Aujourd’hui, je comprends qu’il m’apprend autre chose.
Il ne construit pas un refuge.
Il transforme le tumulte en relation.
Je ne poursuis plus une image parfaite.
Je cherche la justesse qui permet aux présences de demeurer ensemble sans perdre leur force.
Alors je dessine.
Non pour fixer le monde.
Mais pour apprendre,
chaque jour,
que les lignes,
les couleurs,
les sons et le souffle appartiennent déjà à une même respiration.
