Je tisse de fines lignes orange sur les pétales de mes dessins.
Je ne les pose pas.
Je les laisse pousser.
Chaque ligne est une note de musique dont le silence aurait remplacé le son.
J’écoute avec les yeux.
Les couleurs traversent mon regard,
remontent jusqu’à ma pensée avant de rejoindre lentement le coeur.
Sous ma main apparaissent des chevelures.
Des boucles.
Des fils.
Des mèches qui poursuivent leur croissance bien au-delà du papier.
Une ornementation se déploie.
J’y reconnais l’Inde.
Puis Bali.
Puis le Japon.
Non comme des destinations.
Comme des manières d’habiter une ligne.
Parfois, je crois vouloir partir.
Faire une valise.
Traverser des océans.
Puis j’ouvre une feuille blanche.
Les voyages les plus vastes ne demandent aucun départ.
Ils commencent au moment où une ligne accepte de rencontrer une autre ligne.
Chaque dessin ouvre un territoire que personne n’a encore parcouru.
Je marche dans des paysages qui n’existent nulle part ailleurs que sous la pointe de mon crayon.
Alors je comprends pourquoi je suis restée.
Le monde que je cherche voyage déjà avec moi.
Les premiers violons apparaissent.
L’Adagio en mi majeur, K. 261 devient rose.
Je vois des cordes.
Des tiges de bambou.
Une infusion coco-vanille aux fèves de cacao laisse monter une vapeur violet prune.
Je dépose quelques lignes orange.
La chaleur de la couleur rejoint celle de la boisson.
Le papier et le corps respirent du même souffle.
Une musique tibétaine commence.
Les dessins deviennent fruités.
Les couleurs possèdent un goût.
Les parfums prolongent les lignes.
Les sons déposent une lumière.
Plus rien ne demeure séparé.
Les sens cessent de se succéder.
Ils commencent à vivre ensemble.
La lumière descend lentement sur le monde comme un rideau qui ne ferme rien.
Elle prépare simplement une autre manière de voir.
Alors un vert intense demande sa place.
Il rencontre l’orange.
Ils pourraient s’opposer.
Ils choisissent de se révéler.
Aucune couleur ne cherche à faire taire l’autre.
Chacun rend l’autre plus présente.
Puis un gris immense arrive.
Il n’efface rien.
Il ouvre un espace où toutes les couleurs peuvent respirer ensemble.
La page devient une plage.
Les couleurs y déposent leurs traces comme la mer laisse les siennes sur le sable.
Et je comprends enfin ce que je dessine depuis toutes ces années.
Je ne dessine pas des fleurs.
Ni des paysages.
Ni des souvenirs.
Je dessine le pays où les couleurs deviennent des musiques,
où les musiques prennent un goût,
où les parfums dessinent des chemins,
et où tous les sens apprennent,
peu à peu,
à parler une même langue.
