Ce qui frappe d’abord, c’est la justesse du regard. Mike Leigh filme la pauvreté sans la maquiller, mais sans la transformer non plus en spectacle. Les intérieurs sont moches, les corps sont lourds, les visages fermés, les conversations souvent pauvres, agressives ou épuisées. Pourtant, rien n’est méprisé. Le film regarde ces vies comme elles sont : modestes, cassées, parfois pathétiques, mais traversées de petites résistances, de tendresse maladroite, d’humour sec et de minuscules joies.
Autour de Phil, interprété avec une douceur bouleversante par Timothy Spall, et de Penny, jouée par Lesley Manville, se déploie toute une galerie de personnages à l’index. Des gens qu’on ne regarde pas, ou qu’on regarde trop vite. Des gens coincés dans un quotidien sans horizon, où aimer devient presque un luxe. On sent que chacun porte quelque chose de trop lourd : un corps, une dette, une honte, une colère, une solitude. Le drame du film n’est pas seulement social. Il est intime. Ce sont des êtres qui n’ont plus le temps d’aimer, ni même de s’aimer eux-mêmes.
La force de Mike Leigh est de ne jamais juger. Il raconte. Il laisse les personnages exister dans leurs contradictions, leurs bassesses, leurs élans, leurs silences. Le film montre une vie parallèle, celle des galères ordinaires, des fins de mois impossibles, des repas tristes, des disputes pour rien, des bières avalées trop vite, des familles qui ne savent plus se parler. Et pourtant, on s’attache. Parce que derrière la laideur apparente, il y a une vérité humaine rare.
La réalisation est d’une efficacité remarquable. Rien ne paraît démonstratif. Tout semble pris sur le vif, mais avec une intelligence de mise en scène très précise. Leigh sait où placer sa caméra, quand laisser durer un silence, quand laisser surgir une phrase drôle au milieu du désastre. Le film pourrait être plombant. Il ne l’est jamais complètement. Il garde une distance, une forme d’humour, une pudeur qui empêchent le misérabilisme.
*All or Nothing* est un film sur la pauvreté, bien sûr, mais surtout sur l’épuisement de l’amour quand la vie devient trop dure. Il montre des êtres qui ne demandent pas grand-chose : un peu d’attention, un peu de respect, un peu de chaleur. C’est simple, triste, parfois brutal, mais profondément juste.
Un grand film social anglais. À voir absolument.
