du dossier sont assez fragilisés pour faire naître un doute sérieux sur sa culpabilité.
L’affaire remonte à septembre 1994. Christian Leprince, son épouse Brigitte et deux de leurs filles, Sandra et Audrey, sont retrouvés tués à l’arme blanche dans leur pavillon. Seule Solène, âgée de 2 ans, survit au massacre. Dany Leprince, frère de Christian et voisin immédiat de la famille, est rapidement désigné comme suspect. En 1997, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, avec vingt-deux ans de sûreté. À l’époque, il ne peut pas faire appel de sa condamnation aux assises, cette possibilité n’ayant été instaurée qu’ensuite.
Le premier problème du dossier tient à la faiblesse de la preuve matérielle. Dany Leprince a bien reconnu, au terme d’une garde à vue éprouvante, le meurtre de son frère, avant de se rétracter très vite. Mais il n’a pas avoué le quadruple meurtre. Surtout, aucune preuve matérielle décisive n’a été retenue contre lui : pas de trace incontestable l’inscrivant dans la scène de crime, une arme introuvable, un mobile discuté, des témoignages contradictoires et même des ADN inconnus dans la maison du crime. Pour une condamnation aussi lourde, c’est vertigineux.
Le deuxième point, plus grave encore, concerne les témoignages. L’accusation reposait notamment sur les déclarations de Martine Compain, alors épouse de Dany Leprince, et de leur fille Célia. Or la commission de révision a relevé qu’une reconstitution mettait en cause la possibilité même, pour Célia, d’avoir vu ce qu’elle disait avoir vu depuis l’endroit où elle affirmait se trouver. Si le principal témoignage oculaire se fissure, ce n’est pas un détail : c’est toute l’architecture de l’accusation qui tremble.
Le cas de Solène, seule survivante, est lui aussi devenu central. Enfant de 2 ans au moment des faits, elle avait été présentée comme ayant manifesté une forme de reconnaissance de son oncle comme agresseur. Mais plusieurs experts ont ensuite relativisé la valeur de cette réaction, évoquant la possibilité d’une reconstruction à partir de paroles entendues chez les adultes. Devenue adulte, Solène a elle-même exprimé de sérieux doutes sur la culpabilité de Dany Leprince et demandé qu’un nouveau procès permette de rechercher la vérité.
À cela s’ajoute l’affaire du couteau jaune, élément potentiellement explosif. Un couteau retrouvé chez Martine Compain a fait l’objet de nouvelles analyses. Selon une expertise évoquée par *Le Monde*, les résultats rendent beaucoup plus probable la présence d’ADN d’Audrey Leprince, l’une des petites victimes, et de Martine Compain sur ce couteau, plutôt que l’hypothèse inverse. Là encore, cela ne désigne pas automatiquement un coupable. Mais cela déplace brutalement la lumière : comment expliquer la présence possible du sang d’une enfant assassinée sur un couteau retrouvé chez une autre personne que Dany Leprince ?
Il faut rester rigoureux : Martine Compain n’est pas condamnée, et elle n’a pas été mise en examen pour ces meurtres. Elle reste sous le statut de témoin assisté, après le rejet d’une demande de mise en examen. Mais le fait que le parquet ait lui-même évoqué le caractère évolutif de ses déclarations, la possible pluralité d’auteurs et l’utilisation de plusieurs armes suffit à montrer que le récit d’un Dany Leprince seul, coupable évident, n’a plus la solidité qu’on lui a longtemps prêtée.
Pourquoi peut-on donc dire aujourd’hui que Dany Leprince est “sans doute innocent” ? Non pas parce qu’un article, un avocat ou une intuition suffiraient à l’innocenter. Mais parce qu’une condamnation criminelle doit reposer sur une certitude, pas sur un empilement de témoignages fragiles, de souvenirs possiblement reconstruits, d’aveux partiels contestés et de preuves matérielles absentes ou mal exploitées. Dans cette affaire, plus le temps passe, plus le doute grandit. Et quand le doute grandit à ce point, ce n’est plus seulement un doute : c’est peut-être le signe qu’un homme a porté pendant des décennies le poids d’un crime qu’il n’a pas commis.
La justice française a mis trente ans à rouvrir réellement la porte. C’est très long. Trop long. Mais l’annulation de la condamnation change tout. Dany Leprince n’est plus seulement un condamné clamant son innocence dans le désert. Il redevient un homme qui doit être jugé à nouveau, publiquement, contradictoirement, avec les éléments d’aujourd’hui et non les certitudes d’hier. Ce nouveau procès ne devra pas réparer une image. Il devra répondre à une question simple, brutale et immense : a-t-on condamné le bon homme ?
