Au départ, l’affaire tient presque du vaudeville aquatique. Un ado, un pistolet à eau, des passants aspergés, des policiers arrosés, un faux péage à deux euros pour laisser passer les vélos, et beaucoup de téléphones braqués sur lui. Le Parisien et RTL ont raconté cette petite célébrité de quai, née autour du canal Saint-Martin, où la baignade a été autorisée plus tôt que prévu face aux fortes chaleurs.
Mais en France, rien ne reste longtemps à sa taille réelle. Un pistolet à eau devient une arme symbolique. Un adolescent turbulent devient “le symptôme”. Une baignade urbaine devient “zone de non-droit”. Et une bêtise de bord de canal devient plateau télé.
CNews s’en est emparée avec son sens habituel de la dramatisation thermique. La chaîne a multiplié les séquences autour de celui qu’elle présente comme Hamza dit « La Douane », avec des extraits où il revendique son petit personnage public, entre bravade adolescente et comédie de réseau social.
La droite y voit déjà beaucoup plus qu’un gamin qui arrose des passants. Elle y voit le relâchement de l’autorité, la faillite parentale, l’effondrement de l’État, la République trempée jusqu’aux chaussettes. Il ne manque plus qu’un éditorial sur “la France qui coule” et la boucle sera complète. À écouter certains commentaires, le pays ne serait pas menacé par la dette, la canicule, la crise du logement ou l’épuisement démocratique, mais par un adolescent muni d’un jouet en plastique.
En face, une partie de la gauche rit, relativise ou s’indigne de l’acharnement médiatique contre un mineur. Le Bondy Blog parle du “droit à l’enfance” et Le Média y voit une mécanique classique de panique morale : fabriquer un ennemi, grossir le réel, transformer un adolescent en symbole politique. Le JDD, lui, raconte au contraire “cette gauche qui vole au secours” du jeune Hamza. La fracture est parfaite : les uns voient une menace, les autres une disproportion.
Le plus intéressant n’est peut-être pas Hamza. C’est ce que chacun projette sur lui.
Pour les chaînes d’opinion, il est un carburant idéal : jeune, insolent, filmé, urbain, identifiable, immédiatement transformable en récit anxiogène. Pour les réseaux sociaux, il est un personnage de série estivale : drôle pour les uns, insupportable pour les autres, commenté par tous. Pour la gauche militante, il devient le révélateur d’un traitement médiatique à deux vitesses : quand certains adolescents débordent, on parle de jeunesse ; quand d’autres débordent, on parle d’ensauvagement.
Évidemment, tout n’est pas drôle. Arroser des inconnus, gêner des passants, provoquer des policiers ou imposer un faux péage, ce n’est pas de la poésie urbaine. L’espace public n’est pas une scène privée pour TikTok. La liberté de faire rire ses copains s’arrête assez vite quand elle commence à emmerder les autres. Le reconnaître n’oblige pas pour autant à transformer un mineur en ennemi national.
C’est là que l’affaire Hamza devient révélatrice. La France ne sait plus traiter les micro-désordres sans hystérie. Soit on minimise tout au nom de la jeunesse, soit on maximalise tout au nom de l’ordre. Entre les deux, il y avait pourtant une réponse simple : des adultes, de l’autorité, une limite claire, et surtout moins de caméras.
Car le vrai pistolet chargé, ici, ce n’est peut-être pas celui qui envoie de l’eau. C’est celui des images. Une vidéo, un extrait, un commentaire, une indignation, une contre-indignation, puis le gamin devient un emblème. On ne parle plus de lui comme d’un adolescent de 14 ans, mais comme d’une idée. Et c’est toujours dangereux de transformer un enfant en idée politique.
Hamza « La Douane » n’est sans doute ni un héros populaire ni l’annonce de l’apocalypse. Il est le produit très contemporain d’un été trop chaud, d’un canal trop filmé, d’une société trop nerveuse et de médias trop gourmands.
Il aura suffi d’un pistolet à eau pour rappeler une vérité simple : la France adore se faire peur. Même quand elle est seulement mouillée.
