La musculation fait mal.
J’aime cette vérité-là.
La douleur ne triche pas.
Elle ne se cache pas derrière des sous-entendus.
Elle est simplement la conséquence d’un effort.
Je pratique la musculation parce qu’elle repose sur des routines, des séries, des répétitions, des chiffres.
Tout y est prévisible.
Tout peut être mesuré.
Je sais ce que je dois faire.
Je sais si j’ai réussi ma séance.
Dans un monde où tant de choses demeurent implicites, cette simplicité m’apaise.
Soulever de la fonte n’a rien de doux.
Le métal est froid.
Les muscles brûlent.
Le souffle s’accélère.
Le système nerveux proteste.
Parfois, la barre semble aussi lourde qu’un iceberg.
Je souffre.
Je grogne.
Je recommence.
Toujours le même geste.
Je croyais répéter un mouvement.
J’apprenais à habiter mon corps.
Le poids ne ment jamais.
Il ne connait ni les malentendus, ni les règles invisibles, ni les jeux sociaux.
Il répond seulement à ce que je suis capable de faire aujourd’hui.
Rien de plus.
Rien de moins.
Quand le monde devient flou, contradictoire ou agressif, mon corps retrouve ici un territoire dont les lois restent stables.
Je m’entraîne.
Je mange.
Je récupère.
Je progresse.
Chaque cause produit une conséquence lisible.
Cette évidence apaise mon système nerveux.
L’effort rassemble ce qui, autrement, partirait dans toutes les directions.
La fatigue physique calme un bruit intérieur que les explications n’ont jamais réussi à faire taire.
Je m’entraîne seule.
Les écouteurs sur les oreilles.
Entre deux séries, je dessine.
Pendant que les muscles récupèrent, le regard continue son travail.
Longtemps, j’ai cru que ces deux pratiques n’avaient rien en commun.
Aujourd’hui, je sais qu’elles poursuivent la même recherche.
Le dessin m’apprend à reconnaître les relations entre les formes, les couleurs et les présences.
La musculation m’apprend à faire confiance aux relations entre un geste et sa conséquence.
Toutes deux rendent le monde plus lisible.
J’ai grandi en entendant que quelque chose n’allait pas chez moi.
Voir mon corps devenir plus fort ne réécrit pas le passé.
Mais il transforme doucement la manière dont j’habite le présent.
La biomécanique, la nutrition, les programmes, les chiffres et les répétitions nourrissent une part de moi qui aime comprendre les systèmes.
Non pour enfermer le vivant, mais pour lui offrir une structure.
Si je n’avais que la musculation, elle deviendrait une prison.
Mais elle n’est pas une prison.
Elle est un ancrage.
Un lieu où mon corps retrouve des lois auxquelles il peut faire confiance.
À partir de là,
je peux dessiner.
Je peux écrire.
Je peux, pour un instant, habiter le monde.
