Un vert foncé s’invite.
Il vient rencontrer la framboise.
Je les regarde longtemps.
Je n’observe pas deux couleurs.
J’observe ce qui commence entre elles.
Le vert trace des lignes.
Comme le soleil trace silencieusement ses rayons dans l’espace.
Le foncé glisse sur le clair.
Il ne l’efface pas.
Il lui offre une autre manière d’apparaître.
Entre eux, il n’y a ni victoire.
Ni défaite.
Seulement une transformation.
Peut-être que toute rencontre véritable commence ainsi.
Non en prenant une place.
En révélant celle de l’autre.
Alors le monde se met à circuler.
Une civilisation aztèque.
Un cactus.
Un chapelet de prières.
Un talisman.
La couronne de Frida Kahlo.
Une robe vert jade.
Je ne convoque rien.
Les couleurs reconnaissent avant moi ce qu’elles portent.
Chaque couleur est plus vaste qu’elle-même.
Elle transporte des paysages.
Des mémoires.
Des saisons.
Des manières d’habiter le monde.
Ma boisson est verte.
Mon tee-shirt est rose.
Au fond du jardin, un jaune hésite.
Il demeure presque invisible.
Pourtant, depuis qu’il est là, tout a changé.
Le vert respire autrement.
Le rose aussi.
Je découvre que les présences les plus discrètes déplacent souvent les équilibres les plus profonds.
Je ne regarde pas les couleurs.
Je regarde leurs conséquences.
Je regarde ce qui s’est transformé depuis leur rencontre.
Je regarde l’espace qu’elles ouvrent entre elles.
Peut-être est-ce là que le dessin commence.
Dans cet entre.
Dans cet endroit où rien n’est encore fixé.
Où tout peut encore devenir.
Chaque couleur révèle les autres autant qu’elle se révèle elle-même.
Aucune ne cherche à exister seule.
Toutes respirent ensemble.
Le dessin devient une écologie des présences.
Chaque couleur accueille une autre couleur.
Chaque forme laisse une place à une autre forme.
Chaque vide permet à l’ensemble de respirer.
Le dessin m’apprend alors quelque chose que je n’avais jamais su formuler.
Le monde ne se compose peut-être pas de choses.
Il se compose de relations.
Une couleur transforme une autre couleur.
Un mot transforme les mots qui l’entourent.
Un silence transforme une conversation.
Une présence transforme l’espace où elle apparaît.
Depuis, je ne cherche plus la couleur juste.
Je cherche la relation juste.
Je ne cherche plus une composition.
Je cherche une qualité de coexistence.
Je ne dessine plus seulement pour voir.
Je dessine pour apprendre ce que les relations savent déjà du monde.
Alors une autre évidence apparaît.
Le visible ne réside peut-être pas dans les formes.
Il réside dans les relations qui les rendent possibles.
Et je me demande parfois si la beauté n’est pas cela.
La manière silencieuse qu’ont les choses de se laisser mutuellement devenir.
