Le dehors est calme.
Les bruits de la nature semblent avoir perdu leurs contours.
Une mobylette pétarade très loin.
Son bruit arrive jusqu’à moi comme une fine poussière métallique déposée sur le silence.
Un pigeon laisse derrière lui une ronde tiède dans l’air.
Les cloches d’une église traversent lentement le paysage.
Elles ne rompent pas le calme.
Elles lui donnent une profondeur.
Le temps paraît suspendu.
Ou peut-être cesse-t-il simplement de courir plus vite que mon attention.
Le matin possède une qualité de présence particulière.
Il ne m’attend pas.
Il m’accueille.
Il y a toujours une émotion presque enfantine à m’asseoir devant une feuille blanche.
Chaque nouvelle page est une promesse.
Non pas celle d’un dessin réussi.
Celle d’une rencontre dont j’ignore encore les conséquences.
Je sens déjà quelque chose m ‘appeler.
Depuis toujours, créer est la manière la plus juste que j’aie trouvée d’habiter le monde.
C’est là que mon souffle trouve son rythme.
Que mon corps cesse de lutter contre l’intensité des perceptions.
Que mon attention cesse de se disperser.
Je n’entre pas dans l’atelier pour fabriquer une image.
J’y entre comme on entre dans un jardin au lever du jour.
Je ne sais pas encore ce qui poussera.
Je sais seulement que quelque chose cherche déjà les conditions de sa naissance.
Alors je vais sentir.
Ressentir.
Goûter.
Habiter.
Je vais manger mes images mentales.
Je les laisse descendre en moi comme une nourriture ancienne.
Elles possèdent des températures, des densités, des saveurs, des rythmes.
Certaines sont fraîches comme une eau de source.
D’autres ont la chaleur d’une terre qui vient de recevoir la pluie.
Certaines vibrent longtemps avant de devenir une couleur.
D’autres demeurent encore sans forme, comme une présence qui attend patiemment d’être reconnue.
Je ne regarde pas mes images.
Elles me regardent avant que je ne sache les reconnaître.
Je les laisse lentement transformer la qualité de mon attention.
Je ne cherche pas à produire de la poésie.
Je cherche à devenir suffisamment disponible pour qu’elle trouve un passage.
Je ne cherche pas le beau.
Le beau est parfois une conséquence.
Je cherche l’endroit où une présence devient inévitable.
Le moment où une couleur cesse d’être une couleur pour devenir une relation.
Le moment où une forme cesse d’être fabriquée pour commencer à respirer.
Le moment où le monde devient un peu plus habitable.
Longtemps, j’ai cru ouvrir une boîte secrète.
Aujourd’hui, je comprends que j’entre dans un milieu de germination.
J’y dépose des couleurs.
Des matières.
Des ryhtmes.
Quelques gestes.
Beaucoup d’attention.
Je prépare des rencontres.
Le monde se charge du reste.
Je ne décide jamais des conséquences.
Elles apparaissent parfois lentement, comme les premières pousses après la pluie.
Mon atelier n’est pas le lieu où je conserve mes trésors.
Il est le jardin où j’apprends à reconnaître ce qui cherche encore à pousser.
Chaque feuille est une saison nouvelle.
Chaque dessin est une naissance dont j’ignore encore la forme.
Je ne cherche plus à réussir un dessin.
Je cherche à rendre le monde un peu plus perceptible.
Chaque dessin agrandit légèrement le territoire du perceptible.
C’est là que je reconnais ma manière d’habiter le monde.
