Reconnaître les siens.
Orpheline de famille, les couleurs deviennent mon arbre généalogique.
Je les reconnais.
Le bleu.
Le vert.
Les transparences.
Les passages.
Les rapprochements.
Je ne sais pas depuis quand elles me sont familières.
Je sais seulement que je comprends leur langue.
Chaque dessin ajoute une présence nouvelle.
Chaque forme devient un habitant supplémentaire.
Peu à peu, une famille apparaît.
Non une famille de sang.
Une famille de présences.
Les couleurs s’y rencontrent.
S’y éloignent.
S’y retrouvent.
Elles se laissent mutuellement exister.
Chaque teinte laisse place à l’autre.
Il y a du respect coloré.
Je regarde les formes commencer à se rassembler.
Avant les formes, il y a des rapprochements.
Avant les contours, des voisinages.
Avant les images, des accords silencieux.
Longtemps, j’ai cru que je dessinais pour créer.
Aujourd’hui, je crois que je dessine pour reconnaître.
Reconnaître certaines qualités de présence.
Reconnaître certaines manières d’habiter l’espace.
Reconnaître la langue discrète des couleurs, des passages et des apparitions.
Le dessin est le langage que je comprends le mieux.
Les couleurs en sont le vocabulaire.
Les formes en sont la grammaire mouvante.
À chaque page, quelque chose devient un peu plus lisible.
Une présence.
Une relation.
Une cohérence.
Je croyais créer des images.
Je découvrais un monde.
Un monde qui ne m’attendait pas.
Un monde qui apparaissait en même temps que je le dessinais.
Et peut-être est-ce cela, au fond, que je reconnais depuis toujours.
Non pas une identité.
Non pas une appartenance.
Mais certaines qualités de présence.
Certaines façons d’être au monde.
Certaines apparitions.
Comme si les couleurs ne me révélaient pas seulement un paysage.
Comme si elles me révélaient aussi l’endroit où mon être devient lisible pour lui-même.
