Mon corps revient lentement de l’effort.
Le souffle retrouve son rythme.
La chaleur demeure dans les muscles tandis que le froid est encore présent sur le visage.
Quelque chose continue à circuler.
Longtemps, j’ai cru que je courais pour courir.
Aujourd’hui, je crois que je sors pour rencontrer.
Rencontrer le froid.
Rencontrer l’inconfort.
Rencontrer la résistance du corps.
Rencontrer le vivant.
Chaque sortie commence par un franchissement.
Ouvrir une porte.
Quitter l’abri.
Quitter le connu.
Traverser cette hésitation qui précède toujours le premier pas.
Je sais ce qui m’attend.
Le corps va résister.
Les muscles vont protester.
Le souffle va chercher son rythme.
Les articulations vont demander du temps.
Et pourtant j’y vais.
Parce que quelque chose m’appelle dehors.
Les passants traversent mon champ de vision.
Des silhouettes.
Des trajectoires.
Des fragments de vie.
Ils apparaissent puis disparaissent.
Je les croise sans toujours les rencontrer.
Mon attention est attirée ailleurs.
Par l’air.
Par les arbres.
Par les variations presque imperceptibles qui traversent l’espace.
Par les changements de température.
Par les matières impalpables qui relient les choses entre elles.
Je ne porte jamais de lunettes de soleil.
Je veux tout prendre.
Les contrastes.
Les couleurs.
Les densités.
Les nuances.
Les changements d’atmosphère.
Je veux recevoir le monde dans toute sa richesse.
Depuis toujours, quelque chose en moi demeure extrêmement attentif.
Les détails.
Les ryhtmes.
Les présences.
Les tensions.
Les émotions.
Les variations les plus discrètes.
Les matières impalpables qui circulent entre les êtres, les lieux et les instants.
Tout cela entre.
Tout cela agit.
Tout cela laisse une trace.
Je ne voudrais jamais perdre cette capacité.
Mais cette abondance possède aussi une densité.
Une exigence.
Un poids.
Alors le corps devient nécessaire.
Le mouvement devient nécessaire.
Le souffle devient nécessaire.
La mobilité.
La marche.
La course.
Le vélo.
La force.
Toutes ces pratiques participent à une même recherche.
Je ne cherche pas à contrôler ce que je ressens.
Je cherche à apprendre à le porter.
Je ne cherche pas à ressentir davantage.
J’apprends à porter ce que je ressens.
À le réguler.
À lui offrir un rythme.
À lui offrir un espace.
À lui offrir une architecture capable de l’accueillir.
Chaque jour, j’accorde le corps comme on accorde un instrument.
Le corps est un instrument d’accordage de l’attention.
La mobilité m’apprend la souplesse.
La force m’apprend l’ancrage.
La marche m’apprend la lenteur.
La course m’apprend la persévérance.
Le vélo m’apprend la continuité.
Le souffle traverse tout.
Il relie.
Il ajuste.
Il régule.
Je ne travaille pas le corps pour échapper au sensible.
Je travaille le corps pour pouvoir lui rester fidèle.
Peu à peu, quelque chose s’organise.
L’attention cesse d’être dispersée.
Elle se rassemble.
Elle s’approfondit.
Elle devient plus stable.
Plus disponible.
Alors je sens mes tendons.
Mes articulations.
Mes appuis.
Je visualise parfois mon squelette.
Non comme une image anatomique.
Comme une architecture vivante.
Une charpente en mouvement.
Un réseau de tensions, d’équilibres et de transmissions.
À cet instant, je comprends quelque chose.
Je dessine déjà.
Je ne dessine pas avec un crayon.
Je dessine avec l’attention.
Mon regard parcourt le corps comme il parcourra plus tard une feuille.
Il suit les lignes de force.
Les ryhtmes.
Les passages.
Les transformations.
Je ne cherche pas des formes.
J’apprends à reconnaître les moments où elles commencent à se rassembler.
Le dessin commence bien avant le papier.
Il commence dans cette écoute.
Avant le trait, il y a le souffle.
Avant le souffle, il y a cette disponibilité à être traversée par le monde.
Dans cette manière de demeurer auprès de ce qui se transforme.
Le trait est une écoute devenue geste.
Je comprends alors que le corps, le souffle, le mouvement, l’écriture et le dessin ne sont pas séparés.
Ils appartiennent à une même pratique.
Une pratique de l’attention.
Une pratique de l’écoute.
Une pratique de relation avec les matières impalpables du monde.
Le corps est le premier atelier.
Le premier territoire.
Le premier dessin.
Le souffle en est le mouvement.
L’attention en est la qualité.
Le dessin et l’écriture en sont les prolongements visibles.
Je ne dessine pas pour représenter ce qui est là.
Je n’écris pas pour raconter ce qui m’arrive.
Je dessine et j’écris pour rendre habitable ce qui me traverse.
Le dessin et l’écriture ne diminuent pas l’intensité.
Ils lui offrent un lieu où demeurer.
Pour offrir une forme à ce qui cherche un passage.
Pour transformer l’intensité en relation.
Pour demeurer ouverte sans être submergée.
Pour demeurer sensible sans être ensevelie.
Le dessin n’est pas une réponse.
L’écriture n’est pas une réponse.
Ils sont des manières de continuer la conversation.
Des manières de prolonger l’écoute.
Des manières d’accompagner ce qui cherche encore sa forme.
Peut-être que toute ma recherche commence ici.
Dans ce corps qui avance à travers le froid.
Dans ce souffle qui cherche son rythme.
Dans cette attention qui apprend, jour après jour, à porter la richesse du monde.
Je ne cherche pas à ressentir davantage.
J’apprends à porter ce que je ressens.
J’apprends à demeurer présente à ce qui est déjà là.
Et peut-être que dessiner l’attention n’est rien d’autre que cela :
apprendre à accueillir l’abondance du vivant, puis lui offrir une forme dans laquelle elle puisse continuer à respirer.
