Né en Pologne en 1928 dans une famille juive, Shelomo Selinger est emporté dans la tourmente nazie alors qu’il n’est encore qu’un adolescent. Déporté avec son père, il traverse neuf camps de concentration et deux marches de la mort. Son père est assassiné.
Sa mère et une de ses sœurs disparaissent également dans la Shoah. Lorsque le camp de Terezín est libéré en 1945, on le découvre vivant au milieu d’un amas de cadavres. Un médecin militaire juif de l’Armée rouge remarque qu’il respire encore et lui sauve la vie.
Mais la survie a un prix. Pendant sept années, Shelomo Selinger perd la mémoire. Comme si son esprit avait choisi l’oubli pour lui permettre de continuer à vivre. Ce n’est qu’en Israël, où il émigre après la guerre, que les souvenirs commencent progressivement à revenir. Il rencontre alors Ruth, qui deviendra l’amour de sa vie. C’est aussi à cette époque qu’il découvre la sculpture.
En 1956, il s’installe à Paris et entre aux Beaux-Arts. Trop pauvre pour acheter de la pierre, il récupère des blocs de granit dans les terrains vagues de la région parisienne. Ce matériau dur, presque éternel, deviendra sa signature. À coups de marteau et de ciseau, il développe un style immédiatement reconnaissable, fait de formes puissantes, archaïques et lumineuses. Le granit n’est pas seulement sa matière : c’est sa réponse à la barbarie. Là où les hommes ont voulu détruire, lui construit. Là où la mort a régné, il célèbre la vie.
Son œuvre est immense. Plus de 800 sculptures réalisées au cours d’une carrière exceptionnelle. Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Shoah n’est pas son unique sujet. Chez Selinger, la mémoire de la catastrophe cohabite avec les danseurs, les musiciens, les maternités, les amoureux. Il ne sculpte pas seulement la souffrance. Il sculpte la victoire de la vie sur la souffrance.
Le Mémorial de la Résistance de La Courneuve, inauguré en 1987, est l’une de ses réalisations les plus impressionnantes. Comme le Monument aux Déportés de Drancy, autre chef-d’œuvre monumental taillé dans le granit rose, il témoigne de sa volonté de transformer la mémoire en présence physique, visible, durable. La pierre devient ici un rempart contre l’oubli.
Aujourd’hui, à 98 ans, Shelomo Selinger demeure l’un des derniers grands témoins vivants de la Shoah. Son existence semble défier toutes les probabilités. Lui qui fut laissé pour mort a consacré près de huit décennies à créer. Lui qui avait perdu la mémoire est devenu l’un des grands sculpteurs de la mémoire européenne. Lui qui a connu l’enfer continue, par son œuvre, à parler de lumière.
Dans une époque où les témoins disparaissent les uns après les autres, les sculptures de Shelomo Selinger prennent une valeur particulière. Elles ne racontent pas seulement ce qui fut. Elles rappellent ce qu’un être humain peut reconstruire après avoir tout perdu.
Et peut-être est-ce cela, au fond, le véritable miracle de Shelomo Selinger c’est d’avoir transformé le granit en espérance.
