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Qu’est-ce exactement la déréalisation ?

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Qu'est-ce exactement la déréalisation ?

La déréalisation, c’est cette impression étrange, parfois terrifiante, que le monde autour de soi n’est plus tout à fait réel. Les choses sont là, les murs sont là, les visages sont là, les bruits existent, mais tout semble lointain, artificiel, voilé, comme si l’on regardait sa propre vie à travers une vitre, un rêve, un écran mal réglé. On n’est pas forcément en train de perdre la raison. C’est même souvent l’inverse : la personne qui vit une déréalisation sait très bien que le monde existe. Ce qui lui fait peur, justement, c’est l’écart entre ce qu’elle sait et ce qu’elle ressent.

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La déréalisation appartient à la famille des phénomènes dissociatifs. Le cerveau ne coupe pas le réel, il le met à distance. Comme si, devant une angoisse trop forte, une fatigue trop lourde, un choc, une période de stress, il abaissait brutalement le volume émotionnel du monde. Les rues deviennent irréelles, les voix paraissent étouffées, les couleurs peuvent sembler fades, les objets trop nets ou trop plats, les gens presque mécaniques. Certains parlent d’un décor de cinéma. D’autres d’un brouillard. D’autres encore d’une sensation de flottement, comme si le présent ne s’accrochait plus au corps.

Il faut distinguer la déréalisation de la dépersonnalisation, même si les deux se mélangent souvent. Dans la déréalisation, c’est le monde extérieur qui paraît étrange. Dans la dépersonnalisation, c’est soi-même qui devient étranger : on peut avoir l’impression de se regarder agir, de ne plus habiter complètement son corps, de parler avec sa propre voix comme si elle venait d’ailleurs. Dans les deux cas, l’expérience peut être profondément inquiétante, mais elle ne signifie pas automatiquement psychose, folie ou basculement irréversible. Le détail important, c’est que la personne garde généralement conscience du caractère bizarre de ce qu’elle vit.

La déréalisation peut surgir lors d’une attaque de panique, après un choc émotionnel, dans un état d’épuisement, de manque de sommeil, de dépression, d’anxiété chronique, de stress post-traumatique, ou après certaines consommations de substances. Elle peut durer quelques secondes, quelques minutes, plusieurs heures, parfois beaucoup plus longtemps. Quand elle est passagère, elle ressemble à une alarme intérieure. Quand elle revient souvent, qu’elle envahit la vie quotidienne, qu’elle empêche de travailler, d’aimer, de sortir, de conduire, de parler normalement aux autres, elle mérite une vraie prise en charge.

Ce qui rend la déréalisation si douloureuse, c’est qu’elle touche à quelque chose de fondamental : le sentiment d’évidence. D’habitude, nous ne nous demandons pas si le réel est réel. Nous marchons, nous parlons, nous touchons une table, nous croisons un regard, et tout cela va de soi. Dans la déréalisation, ce “ça va de soi” se fissure. Le monde continue, mais il ne colle plus. La personne n’est pas absente du réel ; elle est présente dans un réel qui ne lui répond plus normalement.

Il y a aussi une dimension presque philosophique dans ce trouble. Beaucoup de ceux qui l’éprouvent décrivent une inquiétude métaphysique : pourquoi suis-je là ? pourquoi le monde existe-t-il ? pourquoi mon corps est-il mon corps ? Mais ce n’est pas une méditation paisible. C’est une pensée devenue sensation. Une question abstraite descendue dans les nerfs. Voilà pourquoi dire à quelqu’un “arrête d’y penser” ne sert généralement à rien. La déréalisation n’est pas une coquetterie intellectuelle, ni un caprice de personne trop sensible. C’est une expérience physique, mentale et émotionnelle à la fois.

Le piège, c’est la peur de la peur. Plus la personne s’effraie de son état, plus elle le surveille. Plus elle le surveille, plus elle l’alimente. Elle vérifie si le monde paraît normal, si ses mains lui appartiennent, si les autres semblent réels, si son regard fonctionne comme avant. Cette hypervigilance entretient le phénomène. Le cerveau, déjà en alerte, reçoit le message qu’il y a danger. Et il maintient la distance.

La sortie ne passe pas par la force brute. Elle passe souvent par l’apaisement du système nerveux, le sommeil, la réduction du stress, l’arrêt des substances aggravantes, la psychothérapie quand le phénomène s’installe, et parfois le traitement de l’anxiété, du traumatisme ou de la dépression qui l’accompagnent. Il ne s’agit pas de “se raisonner” comme on corrige une erreur de calcul. Il s’agit de réapprendre au corps que le monde n’est pas une menace.

La déréalisation est donc moins une rupture avec la réalité qu’un mauvais réglage de la présence. Le réel n’a pas disparu. C’est le lien sensible avec lui qui s’est brouillé. Et c’est précisément pour cela qu’il faut en parler sans dramatiser, mais sans minimiser. Car pour celui qui la traverse, l’expérience peut être vertigineuse. On ne devient pas fou parce que le monde paraît irréel. Mais on peut beaucoup souffrir de ne plus le sentir pleinement réel. Et cette souffrance, elle, doit être prise au sérieux.

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