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Il y a d’abord une famille brisée. Des parents qui ne retrouveront plus jamais leur fille telle qu’elle était encore quelques jours auparavant : vivante, enfant, confiée au monde avec cette confiance minimale que toute société devrait garantir à ses plus jeunes. Il y a une commune, Fleurance, frappée en plein cœur. Une marche blanche doit y être organisée dimanche à 15 heures, comme si marcher ensemble était encore la seule manière de tenir debout quand les mots ne suffisent plus.
Mais il y a surtout cette question qui revient, brutale, insupportable : comment un système censé protéger les enfants peut-il laisser passer autant de signaux ? Le principal suspect, Jérôme B., 41 ans, a été mis en examen pour enlèvement et séquestration puis placé en détention provisoire. Selon les éléments rapportés par la presse, il avait déjà été concerné par plusieurs procédures ou plaintes liées à des violences sexuelles sur mineurs. C’est là que le chagrin devient révolte. Non pas une révolte de comptoir, non pas une colère facile, mais une colère élémentaire : celle d’un pays qui découvre, une fois de plus, que les alertes existent parfois avant le drame, mais qu’elles ne suffisent pas toujours à déclencher une protection réelle.
Le garde des sceaux Gérald Darmanin a reconnu vendredi que « l’institution judiciaire n’a pas su protéger » Lyhanna et a présenté des excuses à la famille. Le président Emmanuel Macron a lui-même parlé d’un dysfonctionnement « inacceptable ». Ces mots sont nécessaires. Mais ils ne suffisent plus. Car à chaque tragédie, la même mécanique se répète : émotion, indignation, promesse d’enquête, annonce de réforme, puis retour progressif au bruit ordinaire. Pendant ce temps, des enfants continuent de vivre dans des angles morts administratifs, judiciaires, scolaires, familiaux.
La protection de l’enfance ne peut pas rester une belle formule. Elle doit devenir une obsession d’État. Cela suppose des magistrats en nombre suffisant, des enquêteurs formés, des plaintes traitées sans lenteur absurde, des informations partagées entre institutions, des signalements réellement suivis, et surtout une culture nouvelle : croire qu’un enfant qui parle mérite d’être entendu vite, sérieusement, intégralement. Le dispositif français de protection de l’enfance existe, avec ses textes, ses procédures, ses schémas. Mais un dispositif ne protège personne s’il devient un labyrinthe où l’urgence se perd.
Lyhanna avait 11 ans. C’est cela qu’il faut garder au centre. Pas les querelles politiques, pas les récupérations, pas les postures de fermeté récitées après coup. Une enfant de 11 ans avait droit à une vie entière. Elle avait droit à l’école, aux copines, aux colères de son âge, aux anniversaires, aux étés, aux rêves encore flous. Elle avait droit à la protection des adultes. Et c’est précisément parce qu’elle ne l’a pas eue que tout un pays pleure aujourd’hui.
Pleurer Lyhanna, ce n’est pas seulement déposer une fleur dans le silence. C’est refuser que l’émotion retombe sans conséquence. C’est demander des comptes, non par vengeance, mais par exigence de civilisation. Une société se juge à la manière dont elle protège ceux qui ne peuvent pas se défendre seuls. Quand un enfant meurt dans de telles circonstances, ce n’est pas seulement une famille qui est fracassée. C’est le pacte le plus élémentaire entre les citoyens et l’État qui vacille.
Lyhanna n’est pas un symbole. Elle était une enfant. C’est justement pour cela qu’elle nous oblige.
