Art of Juliette

Nous n’avons pas les mêmes yeux.

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Nous n'avons pas les mêmes yeux.

Ce texte explore l’expérience d’une sensibilité intense confrontée au monde social, au besoin de solitude, au décalage perceptif et à la difficulté d’habiter une réalité souvent vécue comme peu réceptive à la nuance, à la beauté ou à l’étonnement.
Il interroge la différence de regard, la douleur de l’incompréhension et la manière dont l’art devient un lieu de reconnaissance, un langage commun et un espace où la perception trouve enfin ses semblables

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Avez-vous besoin de vous isoler pour récupérer ?

Oui. La solitude est pour moi moins un retrait qu’un retour à l’axe.
J’ai besoin de silence, de calme, de retrouver ma cadence profonde, cette respiration intérieure qui se dérègle après une surexposition au monde social.

Après certaines rencontres, certains groupes, certaines conversations, j’ai besoin d’un temps de décompression, comme si je devais digérer l’humain.
Il m’arrive de me sentir sonnée, saturée, presque agressée sensoriellement.

Alors je retourne dans mon univers comme on regagne une température viable.
Je marche longtemps dans la nature.
J’observe le vivant reprendre sa syntaxe lente.
La lumière sur une écorce, le vent dans les herbes, la géométrie mouvante des nuages.

Je respire.
Je médite.
Je laisse mon système nerveux revenir habiter son propre tempo.

La bêtise humaine me rend profondément triste.
Elle continue de me surprendre, ce qui est peut-être ma naïveté persistante.
Elle me blesse par sa densité opaque, par son absence d’étonnement, par cette manière qu’elle a de traverser le monde sans le regarder.

Je me suis toujours demandé pourquoi la stupidité semblait socialement recevable, presque confortable, tandis que la différence ; pourtant féconde, inventive, capable d’ouvrir d’autres chemins de compréhension :

irrite,
pique,
fatigue,
dérange.

Comme si l’intensité sensible constituait une anomalie plus inquiétante que la médiocrité.

Très tôt, j’ai compris que je pensais le monde selon une autre architecture.

Enfant, je voyais bien que ma sensibilité ne jouait pas sur le même réglage.
Quand quelque chose me frappait par sa beauté, une lumière froide sur un mur, une odeur d’orage, la vibration chromatique d’un soir d’hiver, la présence presque douloureuse d’un arbre, je constatais que cela n’atteignait pas nécessairement le regard d’en face.
Comme si nous n’avions pas exactement les mêmes yeux.
Pas la même focale.
Pas la même densité de perception.

J’observais chez l’autre ce non-étonnement.
Cette absence de saisissement.
Ce regard parfois déjà terne, déjà blasé, déjà décollé du miracle ordinaire du vivant.

Le monde de l’art m’a offert un soulagement immédiat.
J’y ai retrouvé des êtres qui parlaient une langue familière.
Des dialogues qui ressemblaient aux miens.
Des regards capables d’habiter les nuances, les intensités, les zones intermédiaires de l’expérience.

Les écrits d’artistes, je les comprends corporellement.
Nous parlons la même langue sensorielle :

odeurs,
couleurs,
formes,
rythmes, matières d’être au monde.

Certaines phrases me traversent comme une transfusion juste.

Comme si, après une longue erreur d’aiguillage biologique, quelqu’un injectait enfin à mon système perceptif le bon groupe sanguin.

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