Il m’arrivait parfois de penser que la mort me semblait moins douloureuse que l’obligation de devenir quelqu’un d’autre par la force.
Je ne pouvais pas changer.
Pas de cette façon.
Je ne pouvais pas devenir la fille idéale.
Leur fille idéale.
Pour moi, cela revenait à demander à un être de s’arracher à sa propre nature, immédiatement, consciemment, puis de continuer à vivre comme si rien d’essentiel n’avait été détruit.
Je voulais crier qu’on me laisse en paix.
Je voulais défendre mon droit élémentaire à exister sans correction permanente.
Mais je me repliais.
Je me murais dans un silence dense, saturé.
Un silence si chargé qu’il finissait par produire sa propre acoustique intérieure.
Personne ne l’entendait.
Moi, oui.
Alors je créais.
Souvent depuis l’indifférence.
Souvent depuis cette périphérie étrange où l’on finit par vivre lorsqu’on ne parvient plus à être reconnu dans sa propre réalité.
Je me sentais en dehors de tout.
En dehors des attentes.
En dehors des appartenances simples.
Avec le temps, je me suis habituée à cette position excentrée.
Non parce qu’elle était confortable.
Parce qu’elle était devenue nécessaire.
Je voulais la paix
Du silence.
Du respect.
À un moment, plus rien ne sortait vraiment de ma bouche.
Ma main, elle, continuait.
Elle dessinait.
Guidée par un esprit blessé mais intact dans son élan, elle élaborait son propre alphabet de couleurs, sa géographie sensible, son territoire d’existence.
Un lieu où je n’aurais plus à négocier le droit d’être ce que j’étais.
Créer n’a jamais été pour moi une distraction, ni même seulement un refuge.
Créer est une autorisation d’exister.
Ma manière singulière d’habiter le monde sans devoir me mutiler pour y trouver une place. L’un des rares espaces où ma différence cesse d’être traitée comme une anomalie à réduire. L’endroit où je me sens enfin en règle avec ma propre nature.
Avec mes fragilités.
Mais aussi avec ma puissance.
Ma rapidité intérieure.
Mon intensité.
Mon désir presque irrépressible de comprendre, de transformer, d’avancer.
Quand votre différence est désignée, commentée, corrigée jour après jour, il ne s’agit plus seulement de jugement.
Quelque chose de plus insidieux s’installe.
On tente peu à peu de déplacer votre centre de gravité intérieur.
De vous convaincre que votre manière d’être nécessite une révision permanente.
À force, la violence devient presque atmosphérique.
Elle entre dans la pensée.
Dans l’estime de soi.
Dans la respiration même.
Tu n’es pas comme ci.
Tu n’es pas comme ça.
Ces phrases cherchent moins à décrire qu’à coloniser.
Mais certaines peurs finissent pas perdre leur pouvoir.
J’ai déjà connu la bataille.
L’usure.
L’incompréhension.
La sensation déchirante d’avoir perdu l’amour des miens.
Alors je conserve seulement ce qui me sauve réellement.
Ce qui me donne du souffle.
Une direction.
Créer.
Parce que lorsque le dialogue avec le monde devient impossible, je me retire dans l’art.
Non pour fuir le réel.
Mais pour rejoindre une forme du réel capable d’accueillir la complexité, la métamorphose, l’altérité, l’inachevé.
Le monde de la création ne se ferme pas.
Il ne se contente pas de corriger ce qui déborde.
Il se construit.
Il se transforme.
Il recommence.
Aucun dessin n’est identique au précédent.
Aucune forme n’épuise toutes les formes possibles.
Tout peut encore y être déplacé, réinventé, envisagé.
C’est peut-être cela, sa puissance la plus profonde :
un espace où l’existence cesse enfin d’être une injonction à devenir acceptable -
et redevient une liberté intarissable d’être.
