Art of Juliette

L’injonction à se défaire de soi.

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L'injonction à se défaire de soi.

Un texte sur la saturation perceptive, l’incompréhension parentale et la violence intime qu’il y a à devoir se modifier pour être aimée.

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Vous sentez-vous parfois agressée par l’environnement ?

Chez moi, les sons ne restent jamais à distance. Ils entrent.

Les conversations se chevauchent, les voix se superposent, un bruit de vaisselle, un moteur lointain, une respiration modifiée, une tension minuscule dans une intonation : tout arrive avec une intensité presque équivalente.
Mon cerveau ne semble pas établir naturellement la hiérarchie que les autres paraissent posséder.
Rien ne consent vraiment à rester à l’arrière-plan.

J’entends trop.
Ou plutôt : j’entends autrement.
Et très vite, cela devient une saturation.

Comme si mon système nerveux devait contenir simultanément trop de couches du réel. Une densité sonore, émotionnelle, sensorielle, qui me demande un effort immense pour ne pas basculer dans l’envahissement.

Mais ce qui était le plus difficile n’était peut-être pas seulement cela.
C’était que mes parents ne reconnaissaient pas cette réalité.

Ce que je vivais semblait leur apparaître comme une exagération, une complication inutile, une hypersensibilité problématique qu’il fallait corriger plutôt que comprendre.
Ma perception n’était pas accueillie comme une manière singulière d’habiter le monde

Elle devenait un dysfonctionnement supposé.
Quelque chose à réduire.
À normaliser.

Mon apparence suivait la même logique.
Je dérangeais aussi physiquement. Ou du moins, c’est ainsi que je l’ai ressenti très tôt.
Il fallait atténuer ce que j’étais.

Être moins féminine.
Moins jolie.
Moins visible peut-être.
Ne pas trop me maquiller.
Ne pas porter ce qui me ressemblait trop.

Comme si l’on cherchait à diminuer le volume global de mon existence.
Mes parents participaient à cela, chacun à leur manière.
Le message, explicite ou diffus, revenait toujours au même point : c’était à moi de me modifier.

Jamais à eux de déplacer leur regard.

Eux possédaient l’expérience, l’âge, le savoir, la légitimité tranquille des adultes persuadés d’avoir raison. Leur lecture du réel faisait autorité. La mienne devait être amendée jusqu’à devenir compatible avec leur confort perceptif.

J’ai compris cela très jeune.

Et quelque chose, déjà, trouvait cela profondément absurde.

Parce qu’on me demandait en réalité une chose impossible.
On me demandait de ne plus être construite comme j’étais construite.

Pas simplement de faire un effort.
Pas simplement de m’adapter.

On me demandait d’entrer en opposition avec mon organisation profonde.
De me désapprendre de moi-même.

Et cela, pour moi, n’avait rien d’anodin.
C’était une violence intérieure.
Une lente entreprise de désaccord avec mon propre être.

Me couper de mes perceptions.
Douter de ce que je ressentais.
Me méfier de mes élans, de mon esthétique, de mon intuition, jusqu’à produire une version plus acceptable, plus discrète, plus confortable de moi-même.

Mais à quel prix ?
Celui de devenir progressivement inhabitable pour moi-même.

Et je leur en voulais de ne pas comprendre cela.

Pas en psychologues.
Pas en spécialistes.
Simplement en parents.

Parce qu’ils me semblait que l’amour devait contenir au moins ceci : la tentative sincère de rencontrer l’autre dans sa réalité propre, même lorsqu’elle nous échappe.

Je ne comprenais pas leur impossibilité à déplacer légèrement leur écoute.
Une phrase revenait souvent.

Compacte.
Définitive.
Sans ouverture.

« C’est comme ça. Et pas autrement. »

Cette phrase me terrifiait.
Parce qu’elle contenait quelque chose de plus vaste qu’un désaccord.
Elle signifiait que la réalité était déjà décidée.

Et que l’enfant que j’étais devait soit s’y conformer, soit apprendre à survivre seule à l’intérieur de sa propre vérité.

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