Le retour de la syphilis et des maladies qu’on croyait disparues : pourquoi notre vieux monde microbien revient frapper à la porte

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Le retour de la syphilis et des maladies qu'on croyait disparues : pourquoi notre vieux monde microbien revient frapper à la porte

On les croyait rangées dans les manuels de médecine, enterrées avec les romans naturalistes, les dispensaires d’autrefois et les peurs sanitaires d’un autre siècle. La syphilis, la rougeole, la coqueluche, la tuberculose parfois : autant de noms qui semblaient appartenir à un monde ancien, celui des sanatoriums, des affiches de prévention jaunies, des diagnostics honteux et des familles inquiètes. Pourtant, elles reviennent. Pas toujours massivement, pas toujours de manière spectaculaire, mais suffisamment pour rappeler une vérité simple : aucune maladie ne disparaît vraiment parce qu’une société a décidé de l’oublier.

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La syphilis est sans doute le symbole le plus frappant de ce retour. Cette infection sexuellement transmissible, longtemps associée à l’imaginaire trouble du XIXe siècle, aux artistes maudits, aux secrets de famille et aux consultations discrètes, circule à nouveau de façon préoccupante. En France, Santé publique France estimait qu’en 2024 environ 6 500 diagnostics de syphilis avaient été enregistrés par l’Assurance maladie, tandis que les diagnostics d’IST bactériennes poursuivaient leur hausse depuis 2022. En Europe, l’ECDC a signalé que les cas de syphilis avaient plus que doublé depuis 2015, atteignant 45 577 cas en 2024, pendant que la gonorrhée explosait également.

Ce retour n’a rien de mystérieux. Il dit d’abord quelque chose de notre rapport au risque. Depuis l’arrivée des traitements contre le VIH, la peur de la contamination mortelle s’est en partie éloignée. C’est une excellente nouvelle sur le plan médical, mais elle a aussi modifié les comportements. Le préservatif, jadis présenté comme un réflexe vital, est devenu pour beaucoup un objet intermittent, négociable, parfois oublié. Les applications de rencontre ont accéléré les contacts, multiplié les partenaires possibles, transformé la sexualité en circulation rapide des corps. Rien de tout cela n’est moralement condamnable en soi. Le problème n’est pas la liberté sexuelle. Le problème, c’est une liberté qui oublie ses outils de protection.
La syphilis a d’autant plus de facilité à revenir qu’elle avance souvent masquée.

Elle peut provoquer une petite lésion indolore, disparaître en apparence, puis réapparaître sous d’autres formes. Non traitée, elle peut toucher le système nerveux, le cœur, les organes profonds. Elle se soigne très bien par antibiotiques lorsqu’elle est détectée, mais elle profite de la honte, du silence, du retard au dépistage. Elle prospère dans les angles morts : les personnes qui ne consultent pas, celles qui n’osent pas parler de leurs pratiques, celles qui pensent que cela n’arrive qu’aux autres.

Le plus inquiétant, dans les données récentes, n’est pas seulement la hausse chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, déjà bien identifiée par les politiques de dépistage. C’est aussi la progression chez des populations plus larges, notamment chez des femmes jeunes ou en âge d’avoir des enfants. La syphilis congénitale, transmise pendant la grossesse, est l’un des signaux les plus graves : elle rappelle que derrière une infection traitable se cache parfois un drame évitable. L’ECDC a ainsi alerté en mai 2026 sur la hausse des IST bactériennes en Europe et sur le quasi-doublement des cas de syphilis congénitale entre 2023 et 2024.

Mais la syphilis n’est pas seule. La rougeole, elle aussi, revient hanter l’Europe. Là encore, le paradoxe est cruel : il existe un vaccin efficace, connu, disponible, mais la maladie repart dès que la couverture vaccinale baisse. En 2024, l’OMS et l’UNICEF ont recensé 127 350 cas de rougeole dans la région Europe, soit deux fois plus qu’en 2023 et le niveau le plus élevé depuis 1997. Ce chiffre devrait suffire à balayer l’idée confortable selon laquelle les maladies infectieuses appartiendraient au passé. Elles n’appartiennent pas au passé. Elles attendent simplement que nous baissions la garde.

La rougeole est l’exemple parfait d’une maladie que l’on sous-estime parce que son nom paraît familier. Beaucoup la confondent encore avec une fièvre infantile banale. C’est une erreur. La rougeole est extrêmement contagieuse et peut provoquer des complications sévères, en particulier chez les jeunes enfants, les personnes fragiles ou mal vaccinées. Lorsqu’elle réapparaît, ce n’est pas seulement un problème individuel : c’est le signe qu’une protection collective s’est fissurée. Une société vaccinée protège aussi ceux qui ne peuvent pas l’être. Une société qui doute, qui reporte, qui se désorganise, rouvre des portes que la médecine avait patiemment refermées.
La coqueluche suit une logique proche. Elle revient par vagues, notamment lorsque les rappels vaccinaux sont insuffisants ou lorsque la protection diminue avec le temps. Là encore, le danger concerne surtout les nourrissons, qui peuvent être contaminés par des adultes ou des adolescents peu symptomatiques. Le retour de ces maladies raconte donc moins l’échec de la médecine que l’échec de la mémoire collective. Nous oublions pourquoi nos grands-parents avaient peur. Nous oublions ce que les vaccins, les antibiotiques, les dispensaires, les campagnes de santé publique ont changé dans nos vies.

Le Covid a aussi joué un rôle indirect. Pendant la pandémie, des dépistages ont été retardés, des vaccinations repoussées, des consultations annulées, des systèmes de santé épuisés. Mais ce serait trop simple de tout lui attribuer. Le mouvement est plus profond. Il y a la défiance envers les institutions. Il y a la fatigue de la prévention. Il y a l’illusion que la santé est un bien individuel, alors qu’elle reste largement collective. Il y a aussi une forme d’amnésie moderne : plus une politique sanitaire réussit, plus la maladie devient invisible, et plus certains finissent par croire que la protection n’était pas nécessaire.

Le retour de la syphilis et de maladies qu’on croyait disparues devrait donc être lu comme un avertissement. Pas un avertissement puritain. Pas une invitation à la peur. Un avertissement adulte. Nous vivons dans un monde plus mobile, plus connecté, plus sexuellement libre, plus rapide. Très bien. Mais ce monde demande davantage de responsabilité, pas moins. Se faire dépister régulièrement lorsqu’on a plusieurs partenaires, utiliser le préservatif quand c’est nécessaire, parler franchement avec les médecins, tenir à jour ses vaccinations, ne pas transformer la méfiance en idéologie : ce ne sont pas des gestes ringards. Ce sont des gestes de civilisation.

La grande naïveté contemporaine consiste à croire que le progrès est irréversible. Il ne l’est pas. Une maladie peut reculer pendant des décennies, puis revenir parce que les comportements changent, parce que la prévention fatigue, parce que les services publics manquent de moyens, parce que les réseaux sociaux diffusent plus vite les soupçons que les connaissances. Les microbes n’ont pas d’opinion. Ils n’ont pas de morale. Ils n’ont pas de nostalgie. Ils profitent seulement des failles que nous leur offrons.

La syphilis, la rougeole, la coqueluche ne reviennent pas du passé comme des fantômes folkloriques. Elles reviennent comme des tests. Elles nous demandent si nous sommes encore capables de faire confiance à la science sans cesser de penser, de jouir de nos libertés sans renoncer à la prudence, de vivre dans des sociétés modernes sans mépriser les règles élémentaires qui les protègent. Ce retour des maladies oubliées n’est pas seulement une affaire médicale. C’est une leçon politique, intime et collective : quand une société oublie pourquoi elle s’est protégée, elle finit toujours par redécouvrir ce dont elle avait été sauvée.

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le 01/06/2026
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