Kirchner, artiste expressionniste provocateur, se livre à nu entre les pages de Franck dit Bart par Carmilla Sheridan
Le chroniqueur Franck dit Bart bien connu au Mague depuis plus d’une décennie sous le pseudo de la Singette, écrit cette fois sous son nom d’écrivain pour nous proposer une biographie très personnelle du peintre expressionniste allemand et grand provocateur : « Ernst Ludwig Kirchner (1880 / 1938). : « Le nu fondement de tous les arts plastiques ». J’y ai découvert un artiste entier et sans concession engagé dans son art à en mourir à 58 ans en Suisse, pour échapper à la suprême injure nazie d’avoir été catalogué « artiste dégénéré ». Il avait le nu chevillé au corps et sans pudeur pour une œuvre totale, créative. J’ai découvert l’homme et l’artiste maudit controversé et son destin tragique m’a émue. Je vous conseille à mon tour de lire ce livre sans concession et stylisé. Comme si Franck dit Bart s’était glissé dans la peau controversée du peintre sous la mention lu et approuvé, à tort et à travers, sans aucun fard.
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Je me suis retrouvée presque par hasard ce livre entre les mains, quand son auteur me l’a remis, alors que je n’étais pas préparée et encore moins motivée à le lire. Puisque je ne connaissais rien à l’expressionnisme allemand et n’étant pas du tout naturiste. D’autant, que je suis de nature très pudique et réserve uniquement ma nudité dans l’intimité. Je ne suis pas prête à l’exposer.
Ceci étant dit, le titre pompeux et présomptueux du livre « Le nu fondement de tous les arts plastiques », en tant que citation de Kirchner, dont il va être question dans le livre de Franck dit Bart, m’a entrainée sur des pentes glissantes que ne je n’aurai jamais imaginées. D’autant plus, à part dans les grands musées parisiens d’art moderne, je n’avais encore jamais prêté attention aux tableaux de Kirchner. Alors que dans son pays natal, parait-il selon l’auteur, il serait considéré comme le Picasso allemand. J’avoue, avant d’avoir lu le livre, j’éprouvais certaines difficultés à me l’imaginer !
Très rapidement, dit Bart contextualise le parcours du peintre (1880 / 1938) comme celui d’un révolté et grand provocateur, issu de toute une génération allemande qui regimbait contre la figure du père, symbolisée par Guillaume II à la tête d’un régime autoritaire et militaire, parfaitement mis en pages au chapitre : « Sur l’air de « Gare au gorille » de Georges Brassens : gare aux moustaches de Guillaume II ! » (p 37)
J’appris que parmi les mouvements de jeunesse : Les Oiseaux migrateurs pourtant pacifistes partiront à la guerre la fleur au fusil, cherchez l’erreur ! Affamés de liberté, je les qualifierais volontiers de peace and love, de babas cools avant l’heure. Ils s’agitaient autour de la Lebensformbewegung (réforme des modes de vie). Avide de nature, de nudité, d’amour libre et autres pratiques qui en découlaient. L’auteur, sans vouloir trahir sa pensée, semble éprouver une certaine affinité envers eux. Sans pour autant exprimer une tendresse impérissable pour tous ces jeunes. Si ce n’est pour les intellectuels des Etudiants libres, comme un ersatz de pont lancé entre les écrivains et les artistes, et idem plus tard avec la bande du « Pont » de Kirchner.
Il décrit l’artiste en tant que provocateur, pourfendeur des arts académiques et de la morale et s’attache à tous ses travers d’hier, qui de nos jours le mettrait sous clé. C’est ainsi que l’auteur s’appuie entre autres sur un documentaire d’Arte dont l’introduction est éloquente sur le sujet : C’est aussi un artiste controversé. Dans la plupart des tableaux, il peignait les femmes dénudées et les hommes habillés. Il choisit également des jeunes filles comme modèles, qu’il a fait poser nu dans des positions ambiguës. Après Me Too et les affaires d’abus sexuels, quel regard portons-nous sur l’œuvre réalisée par Kirchner au début 20 siècle ? Comment parler de ce peintre aujourd’hui ? Faut-il le voir comme sexiste ? Un pédophile ? Les historiens de l’art sont divisés à ce sujet ». (p 74)
Le débat fait rage et c’est un régal de lire le point de vue sur la question exprimée parmi différents spécialistes de l’œuvre de Kirchner, auxquels il donne la parole sans aucune ambiguïté ni langue de bois. Car quoi de plus terne qu’un peintre neutre, sans caractère et sans saveur. Tout le contraire de Kirchner qui ne peut vous laisser indifférent. Encore une fois, l’auteur essaie d’embrasser toutes ses facettes sans faux semblants et sans complaisance de la personnalité affirmée du créateur, qui ouvre le chapitre polémique sur les « Controverses morales et critiques autour de l’œuvre de Kirchner ». Au préalable dans son introduction le ton nous est donné et c’est à prendre ou laisser : « il pourrait être taxé et jugé pour pédophilie, antisémitisme, machisme, imposteur au poker menteur sous le pseudo d’un critique d’art noir, c’est noir la couleur de sa peau, médecin français, qui encensait son travail mieux que personne. Et pour cause, puisqu’il fut son alter ego. De nos jours, on dirait son pseudo ». (p 10)
Encore faut-il comprendre son parcours. Le livre s’y attèle et révèle les points forts de son existence qui l’ont poussé à créer à en crever à l’âge de 58 ans ! L’auteur prend à parti son lectorat, à lui de se faire sa propre idée du bonhomme. « Ensuite, en connaissance de cause, je vous laisserai le soin de l’acquitter ou le condamner. Je m’adresse à des personnes éduquées capables de se forger leur propre opinion. D’autant que je ne prétends à aucune objectivité ! ». (p 10) C’est courageux de sa part, je trouve et ça mérite réflexion. C’est aussi une marque de respect de son lectorat.
D’autant plus qu’il a la franchise de nous indiquer qu’il n’est pas historien. Dans l’interview que je lui ai consacrée et qui suivra mon article, il a formulé qu’il a obtenu un master universitaire en documentation et informations scientifiques et techniques, en tant que salarié et enseignant du premier degré. Il a suivi des études pour le plaisir tout en travaillant. Et ça se ressent par le traitement foisonnant des documents qui illustrent ses propos et qu’il met à profit dans son récit. Pour se faire, il invite, des catalogues d’expositions et de nombreux historiens d’art spécialisés sur l’expressionnisme allemand et la République de Weimar, mais pas seulement, parmi lesquels Arnaud Baubérot auteur d’une thèse et d’un ouvrage savant sur l’histoire du naturisme en France, Bernard Andrieu philosophe et principal commissaire de l’exposition « Paradis naturistes » à Marseille, Marc Cluet spécialiste de la libre culture allemande, Jean-Michel Palmier et Lionel Richard spécialistes de l’expressionnisme allemand et une flopée d’autres. On retrouve l’état d’esprit de dit Bart qui était déjà visible, lors des dossiers thématiques qu’il traitait pour la feu revue naturiste la Vie au Soleil.
Pour entrer à proprement parler et s’imprégner à cœur et à corps dans l’univers contrasté de Kirchner, il vous faudra être patient. Au préalable, dit Bart nous expose le contexte de l’Allemagne impériale des années 1900 et toutes ses zones d’influences, telles des invitations aux voyages initiatiques d’aller à sa rencontre. Ainsi on peut allégrement constater que moult tyrans teutons étaient incultes au niveau de leurs connaissances artistiques. Tout comme un artiste raté autrichien, en ce qui concerne le plus connu, en la personne d’Adolf Hitler, figure du génocidaire et assassin de millions de morts et opposants politique qu’il avait sur sa conscience étanche. J’ai découvert qu’à la définition de l’art, Guillaume II s’enflammait : « un art qui se met au-dessus des lois et des limites instituées par Moi n’est pas un art ». (p 39) Au point de qualifier l’art expressionniste « d’art du caniveau ». A ce sujet, les définitions de l’expressionnisme et ses caractéristiques allemandes ne sont pas aisées à saisir. Car elles touchent à tous les domaines de la création de son époque, littérature, poésie, théâtre, arts, la musique, la danse et plus tard le cinéma. C’est toute la richesse de ce vaste mouvement dans lequel se reconnaitra Kirchner, lorsqu’il créera avec trois autres étudiants en architecture : le groupe « die Brücke » à Dresde, le Pont (1905 / 1913). Il gravera sur bois leur manifeste qui est très éclairant sur leurs objectifs créatifs et humanistes : « Ayant foi en une génération nouvelle de créateurs et de jouisseurs, nous appelons toute la jeunesse à se rassembler, en tant que porteuse d’avenir. Nous voulons une liberté d’action et de vie face aux puissances anciennes établies. Est avec nous celui qui traduit avec spontanéité et authenticité ce qui le pousse à créer ». ( p 72) Ça me rappelle (par ce que j’en ai déjà lu, même si je suis beaucoup trop jeune pour l’avoir vécu) certaines caractéristiques et slogans de la génération spontanée qui se réclamait de mai 68 et qui est honnie par les politiques de tous les bords. Parce que ça les effraie, je pense. Trop de liberté en action peut entrainer des changements radicaux de société par les citoyens concernés et actifs ! Dit Bart, encore une fois se révèle un fervent militant de la liberté de créer et en Kirchner il retrouve son idole.
Je ne m’attendais pas du tout à apercevoir un chapitre consacré à Kafka, qui par son œuvre et particulièrement sa « Lettre au père » partage ses révoltes avec Kirchner contre les tenants de l’autorité patriarcale.
J’ai aussi constaté, que suivant la situation géographique deux formes d’expressionnisme artistique prédominaient en Allemagne. Schématiquement le Pont au Nord et au Sud le Cavalier bleu, aux aspirations très différentes. En haut l’expression débridée des corps à corps avec les matières picturales mises à nu hors les normes et en bas un art profond et spirituel. Et dans les deux cas, l’explosion des couleurs sur les palettes et les toiles.
L’amour de l’auteur pour l’expressionnisme n’est pas inné. Il nous raconte que c’est à la suite d’abord d’un voyage d’études à Munich durant sa jeunesse qu’il a découvert les corps nus dans la nature au sein des jardins de la capitale bavaroise, où il a croisé le Cavalier bleu. Il a éprouvé un choc profond et violent. Il faudra attendre plusieurs années avant qu’il ne se frotte au Pont à Berlin dans les musées et qu’il tombe fou amoureux de l’œuvre de Kirchner, son chef de file.
Presque 40 ans plus tard en pleine maturité, il écrira son ouvrage consacré à Kirchner.
Je retrouve dans sa mise en page, la démarche d’un Michel Onfray (lui aussi très controversé à raison, en tant que désormais chroniqueur pour C News), lorsqu’il étudie l’œuvre d’un philosophe, la colle directement aux idées en herbe de son époque, se rendant sur le terrain de ses déambulations géographiques pour s’en imprégner.
Dit Bart a depuis beaucoup voyagé à la rencontre de Kirchner jusqu’à Davos en Suisse allemande où il est enterré. Mais aussi à Monte Verità, Ascona, dans le Tessin au bord du lac où jadis s’était fondée une communauté principalement d’artistes et intellectuels européens mais aussi des déserteurs et pacifistes de la grande guerre de 14 /18, qui forgèrent une utopie en actes. Et là encore, dit Bart, malgré le grand respect qu’il éprouve pour cette expérience unique, ne peut s’empêcher de les brocarder avec bienveillance, sous la plume de l’activiste poète anarchiste Erich Müsham . C’est l’auteur notamment du pamphlet au sujet du sanatorium végétarien. On reconnait le ton, l’ironie, l’humour, mais aussi souvent l’autodérision si caractéristiques des articles de dit Bart pour le Mague et d’autres supports d’expression libre. Il a un style bien à lui, un mélange qui se veut à la fois, littéraire, mais aussi tiré du langage courant. C’est encore en cela qu’on reconnait sa liberté de ton revendiqué. Je dirais même son style bien à lui qui n’entrerait en aucun cas dans un début de thèse universitaire. J’y vois encore un clin d’œil de sa part à Kirchner le pourfendeur de l’art académique rassis auquel il s’associe, en tant qu’auteur n’entrant et ne voulant être catalogué ni enfermé dans aucune case. D’où aussi son extrême difficulté à trouver un éditeur qui cette fois soutienne et comprenne sa démarche d’auteur littéraire.
Il confie encore que ses roues l’on aussi mené très récemment à Fehmarn, le lieu où selon lui Kirchner fut le plus épanoui dans son Eden et où il peignit des nus les plus achevés, comme celui qui orne la couverture du livre. Mais aussi à Oslo (Norvège) chez Munch, qu’il considère comme le principal inspirateur de Kirchner chez ses contemporains. Il suggère carrément plusieurs liens de parenté entre eux. Comme deux frères de palettes, Munch pourrait représenter le frère ainé et Kirchner le cadet. Les arts les reliaient directement, mais pas seulement. L’un comme l’autre étaient promis à un avenir scientifique, Munch l’ingénieur et l’architecte Kirchner. Le livre nous expose également d’autres points de ralliement et pas des moindres. Ils excellaient à travers leurs pratiques nudistes pour l’époque et leurs représentations de la femme nue dans leurs œuvres ainsi que l’utilisation de la gravure sur bois.
« D’autant qu’il (Munch) souffrait de troubles pulmonaires et recherchait par tous les moyens d’améliorer son état de santé, à travers des pratiques parallèles à la médecine officielle. Il croyait aux bains nu de lumière et d’eau froide pour se régénérer, déjà usitées en cures pour lutter contre la tuberculose. En cela, tout comme Kirchner dans leurs représentations des corps nus en liberté. On peut aussi les considérer comme les ambassadeurs picturaux de la Freikörperkultur (la culture du corps libre) ». (p 56 / 57)
En plus l’un comme l’autre laissait évoluer leurs modèles nus totalement libre en atelier ou dans la nature, pour saisir par un trait le mouvement dans l’immédiateté des corps presque en fusion. A la suite de ma lecture j’ai compris « le nu d’un quart d’heure » préconisé par Kirchner, comme une remise en question révolutionnaire des poses et « courbatures des modèles » soumis au nu académique sur la longue durée. Et à chacun leur lieu de paradis originel pour créer, l’île de Fehmarn à la frontières danoise pour Kirchner et la station balnéaire de Warnemünde sur la Baltique pour Munch.
Mais aussi au préalable aux étangs de Moritzbourg près de Dresde pour Kirchner et ses compagnons du Pont.
Cet ouvrage est tellement riche. J’aimerais m’arrêter sur chacune des parties pour vous en rendre compte, mais c’est impossible. Je manque cruellement de place. Je préfère parler de qui m’a le plus marquée. Ne vous attendez pas de ma part à une analyse stylistique des œuvres de Kirchner. Ce n’est pas du tout mon domaine, moi qui suis juste critique littéraire. Je laisse le soin à son auteur de s’en charger. Et franchement, il est très lisible par tout le monde. On comprend l’évolution de son œuvre à travers ses différentes techniques de création. Il n’aura de cesse de remettre en question, ses dessins, gravures et sculptures sur bois, aquarelles, huiles sur toiles…. J’ai compté pas loin d’une trentaine d’œuvres qui sont décrites et analysées par l’auteur dans son livre.
La dissolution du groupe die Brücke sur l’impulsion de Kirchner, qui en revendiquera la paternité et la naissance, mais aussi et surtout la principale influence dans sa chronique de die Brücke de 1913, révoltera ses partenaires qui crieront au scandale et se saborderont !
S’en suivra la période berlinoise de Kirchner et sa vision de la ville avec le molosse qui n’aura de cesse de le dévorer. On retiendra ses célèbres « Cocottes » prostituées des rues. Sa rencontre avec Erna Schilling qui deviendra sa compagne des bons et mauvais jours et subira ses humeurs, jusqu’à la fin. L’existence écourtée de Kirchner, marqua un tournant navrant dans son œuvre.
Ensuite brièvement, Kirchner engagé volontaire involontaire ne se remettra jamais de la guerre. Il usera de plus en plus de morphine, absinthe, barbituriques… pour sortir la tête hors de l’eau et séjournera plusieurs reprises en sanatorium.
Dans la partie : « Quelques « cas pathologiques » de plumitifs en verve à la cure », je suis heureuse de constater que dit Bart convoque des écrivains germains qui me sont chers, dont Thomas Mann et Hermann Hesse et un français Octave Mirbeau, dont je n’ai encore rien lu de lui
Kirchner décide finalement de se réfugier à Davos en Suisse et sera vite catalogué comme « artiste dégénéré » par le régime nazi qui accentua son malaise existentiel, au point de se suicider lors d’une crise de paranoïa aigue, pour échapper aux troupes nazies se rapprochant de plus en plus de son chez lui neutre.
Alors qu’il était parvenu à renier son expressionnisme, en phase qu’il était à renouveler complètement ses arts aux portes du cubisme. On peut facilement imaginer s’il avait vécu au moins vingt-ans de plus comme Picasso, ce que serait devenu ses créations !
Dans ses remerciements à l’artiste multipiste dit Bart s’enflamme : « Je reste cependant optimiste, c’est aussi la raison de ce récit. Je crois encore à la part subversive des artistes et des littérateurs et j’y reconnais en cela, le Kirchner provocateur que je soutiens des deux mains et auquel je lui dédie mon bouquin ». (p 157 / 158)
A mon tour de remercier Franck dit Bart pour son ouvrage qui m’a émue et rendue sensible au caractère fort et affirmé de l’artiste Kirchner tourmenté et si révolté, dont j’ignorai l’œuvre et pour lequel j’ai senti mes poils se dresser.
Je vous le conseille sincèrement, comme un appel aux voyages des sens, dont vous serez forcément touché au fond de votre cœur et vos sensibilités, pour peu que vous ayez l’esprit alerte d’accepter de remettre en question vos propres perceptions que vous aviez antérieurement de l’art et se mettre à nu avec lui.
Ernst Ludwig Kirchner : « Le nu fondement de tous les arts plastiques » ! de Franck dit Bart, éditions l’Harmattan, novembre 2025, 174 pages, prix 19 euros
Et pour découvrir les premières pages :https://liseuse.harmattan.fr/9782336
A suivre mon interview de Franck dit Bart, à propos de son ouvrage consacré à Kirchner.
Puisque les œuvres de Kirchner prévues pour illustrer mon article ne passent pas, je vous convie à la découvrir dans ce lien où les visuels autorisés, entrées dans le domaine public.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ernst_Ludwig_Kirchner
