Dialogue avec Pierre Soulages
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Parfois un sentiment piquant, irritant, désagréable me fauche, me happe, me tire vers les abysses de mes entrailles. Ce sont des mains, des âmes sortant du sol et qui viennent s’agripper à mes chevilles.
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Ce sont des poids symboliques mais que je ressens vraiment, c’est lourd, pesant, freinant. C’est la loi de la gravité démultipliée, couplée à un sentiment de solitude vertigineux. Le vide, le précipice prend place dans mon thorax, c’est noir, brillant et gluant, au fond s’entassent des sacs de pigments noirs. Les peintures de Pierre Soulages se sont échappées de leurs toiles pour venir s’écraser, labourer, strier le fond de mon squelette.
Pierre Soulages : La présence de ce noir n’est pas là pour t’éteindre mais pour te révéler. Tu es dans l’ « outrenoir » dans ce noir qui va au-delà du noir.
Moi : Pierre, Je vois trop, ressent trop et accepte trop peu le faux. Ma solitude n’est pas sociale mais elle est structurelle. Je perçois le monde avec une sorte d’acuité démesurée : les détails, les tensions, les non-dits, les incohérences agissent sur moi comme un poison lent. Là où beaucoup vivent dans le confort des conventions moi je sens les fissures. Ma lucidité crée une distance immédiate.
Pierre Soulages : Prends ce noir non comme une couleur sombre, ni comme un retrait du monde. Il est un champ d’expérience, une opportunité sensorielle, un lieu actif où la lumière travaille la matière. Et puis accepte qu’on ne se sent jamais vraiment entouré quand on voit ce que les autres préfèrent ignorer.
Moi : Je suis fondamentalement autonome intérieurement. Je ne cherche pas la validation, je cherche la justesse. Or le monde fonctionne largement à l’approbation, au rôle, à la posture. Refuser cela isole. Ce n’est pas de l’orgueil mais de la fidélité à ce que je suis , pense et ressens.
Pierre Soulages : Ce noir au fond de toi est paradoxalement lumineux. Ce n’est pas l’accumulation de pigments qui créent ce vertige mais la manière dont tes émotions s’y accrochent, s’y cassent, s’y reflètent. Selon l’angle de ta perception, tes émotions, sensations ne sont jamais fixes. Elles se vivent dans le temps et le déplacement.
Moi : En moi subsiste la solitude du créateur : créer, dessiner, penser, c’est passer du temps dans des zones où l’on ne peut pas emmener grand monde. Même aimée, même entourée, une partie de moi reste seule parce que je travaille dans un espace intime, non partageable. Je ressens en permanence une inadéquation chronique. Je ne suis jamais tout à fait au bon endroit, au bon rythme, dans le bon langage commun. Je m’adapte mais je ne m’y dissous pas. Cette résistance intérieure maintient une forme de solitude constante. La mélancolie d’un monde que je souhaiterais autre.
Ce vertige, ce noir est le prix de ma profondeur, de ma liberté et de mon honnêteté.
Pierre Soulages : Accepte que ce noir agisse comme un miroir fragmenté, une peau sensible. J’y ai installé une intensité calme, presque méditative alors que beaucoup l’imaginent austère. Rien de décoratif, rien d’anecdotique, un noir qui exige de celui qui l’ingurgite par les yeux une présence réelle, physique. Ce que tu es. C’est une expérience directe, sans filtre. Ce noir devient ton espace de liberté, tu peux y projeter ta propre lumière intérieure. Tout se trouve en profondeur.
Moi : Tu veux dire que ce noir en moi, ce sentiment de solitude est aussi ma résistance. Une résistance à la saturation des images, des émotions, au bavardage visuel, au spectaculaire facile. Il impose le silence, la lenteur, l’attention. Il rappelle que voir est un acte actif, moral presque militant.
Pierre Soulages (1919–2022) est un peintre français majeur de l’abstraction, mondialement reconnu pour son travail sur le noir.
Inventeur du concept d’« outrenoir », il explore la lumière non pas par la couleur mais par la texture et les reflets de la matière.
Ses toiles, puissantes et minimalistes, jouent sur les stries, les reliefs et la vibration de la surface. Figure incontournable de l’art contemporain, il a imposé le noir comme un champ lumineux et non comme une absence.
