Je me bats, à ma manière, avec mes images, mes montages, mes musiques et mes petits films, pour faire naître au milieu du tumulte un personnage qui ne ressemble à aucun autre. Une Panthère rose qui ne lance pas de pavés, qui ne brûle pas de voitures, qui ne déteste pas les policiers, qui ne cherche pas d’ennemis. Une Panthère qui traverse les manifestations comme on traverse une époque troublée : avec de la tendresse, de l’humour, de l’insolence parfois, mais surtout avec de l’amour.
Car il faut peut-être le rappeler dans cette France où tout semble désormais devoir opposer les uns aux autres : on peut être révolté sans être violent. On peut contester sans détruire. On peut défendre la jeunesse sans haïr la police. On peut aimer son pays sans approuver tout ce qui s’y passe.
Je suis photographe, réalisateur, auteur. Je ne suis ni chef de parti, ni organisateur de manifestations, ni donneur de leçons. Mon langage, ce sont les images. Et depuis toujours, je crois qu’une image peut parfois raconter davantage qu’un long discours politique.
Alors j’ai choisi cette drôle de Panthère rose, personnage universel, immédiatement reconnaissable, presque enfantin, pour lui confier une mission qui peut sembler naïve à certains : apporter un peu d’humanité là où la colère menace de tout emporter.
Dans mes images, elle peut se retrouver face aux CRS, mais ce n’est pas pour les humilier. Elle peut marcher avec les étudiants, mais ce n’est pas pour les encourager à la violence. Elle peut recevoir de l’amour d’une foule et en distribuer à son tour, y compris à ceux qui portent un uniforme.
Parce que derrière une visière, il y a un être humain. Derrière une pancarte, aussi. Et cette évidence semble parfois avoir disparu du débat public.
Je refuse cette logique qui voudrait que soutenir les manifestants signifie nécessairement détester les policiers, ou que respecter les policiers oblige à condamner toute contestation. Je refuse qu’on confonde la colère légitime avec la casse, la désobéissance avec la haine, la liberté d’expression avec le désir d’en découdre.
Je ne suis pas aveugle. Je sais que les manifestations peuvent être traversées par des violences, que des personnes peuvent être blessées, que des biens peuvent être détruits, que des comportements peuvent devenir inacceptables. Je ne cherche ni à embellir ces réalités ni à les excuser. Mais je refuse également que la violence de quelques-uns efface les aspirations pacifiques de milliers d’autres.
Ma Panthère rose n’est pas un casseur déguisé en personnage sympathique. C’est un personnage sympathique qui refuse de devenir un casseur.
Et cette nuance change tout.
À travers mes clips, je tente aussi de réintroduire quelque chose qui manque cruellement à notre époque : la poésie. Non pas une poésie décorative, déconnectée du réel, mais une poésie qui ose se promener au milieu des tensions, des canons à eau, des boucliers, des cris et des slogans. Une poésie qui n’efface pas les conflits, mais qui rappelle que nous ne sommes pas condamnés à nous détester.
Je crois profondément à la force de la dérision. Je crois à la puissance d’un sourire. Je crois qu’une Panthère rose qui tend les bras peut parfois faire davantage réfléchir qu’un personnage qui brandit le poing.
Certains voudront récupérer ces images politiquement. D’autres chercheront à leur donner une signification agressive. D’autres encore n’y verront qu’une plaisanterie visuelle. C’est le risque de toute œuvre qui commence à circuler librement. Une fois publiée, une image ne nous appartient plus complètement dans le regard des autres.
Mais son intention, elle, demeure. Et je tiens à la revendiquer.
Je ne veux pas que ma Panthère rose devienne une mascotte de la destruction. Je ne veux pas qu’elle serve à glorifier les affrontements. Je ne veux pas qu’elle soit utilisée pour attiser la haine contre les forces de l’ordre ou contre qui que ce soit.
Je veux qu’elle reste ce que j’ai essayé de créer : un symbole de liberté, de fraternité, d’humour, de résistance pacifique et d’amour.
Un personnage capable de se tenir au milieu de deux camps qui se regardent parfois comme des ennemis et de leur rappeler, avec son insolence silencieuse, qu’ils appartiennent pourtant à la même humanité.
Et si mes images rencontrent aujourd’hui un écho international, si elles sont partagées dans des pays dont je ne parle même pas la langue, j’aime penser que c’est peut-être parce que ce message-là n’a pas besoin de traduction.
Nous vivons une époque où la brutalité fait de l’audience, où la colère devient un spectacle et où l’algorithme semble parfois préférer une voiture incendiée à un geste de tendresse. Dans ce contexte, fabriquer des images d’amour n’est pas une activité aussi anodine qu’on pourrait le croire.
C’est même, à mes yeux, une forme de résistance.
Je continuerai donc à photographier, à inventer, à monter des clips, à faire danser cette Panthère rose au milieu des contradictions françaises. Je continuerai à lui faire traverser Paris, ses places, ses rues, ses manifestations, ses colères et ses espérances.
Pas pour nier les conflits. Pas pour faire croire que tout va bien. Pas pour demander à ceux qui souffrent de se taire.
Mais pour rappeler qu’il existe mille façons de se faire entendre et que la violence n’est pas une fatalité.
Je voudrais que demain, lorsqu’on apercevra cette Panthère rose dans une manifestation parisienne, on ne pense ni aux vitrines brisées ni aux affrontements. Je voudrais qu’on pense à une jeunesse qui espère, à des policiers qui restent des êtres humains, à une société qui peut encore se parler, à cette formidable possibilité de ne pas répondre systématiquement à la colère par la colère.
On me dira peut-être que je suis idéaliste.
Tant mieux.
À choisir entre le cynisme de ceux qui trouvent la haine inévitable et la naïveté de ceux qui croient encore à la tendresse, j’ai choisi mon camp depuis longtemps.
La Panthère rose de Paris n’est pas venue pour tout casser. Elle est venue pour nous rappeler que nous avons encore quelque chose à sauver : notre capacité à nous aimer.
Et croyez-moi, dans le monde actuel, ce n’est déjà pas si mal comme révolution.
sur Instagram @fredericvignale






