Je revendique pourtant une forme de violence : la violence intellectuelle. Celle qui bouscule les certitudes, dérange les puissants, ridiculise les dogmes, secoue les consciences et oblige chacun à penser contre lui-même. Celle des mots, des idées, de la satire, de l’ironie, de la contradiction. Une violence métaphorique, évidemment, qui ne cherche ni à humilier les personnes ni à les faire taire, mais à mettre leurs convictions à l’épreuve.
Un éditorial peut être féroce. Une caricature peut être impitoyable. Un discours peut être incendiaire. Une œuvre peut provoquer un scandale. C’est même parfois leur fonction. Mais entre une idée qui dérange et un poing qui frappe, il existe une frontière fondamentale : celle de la civilisation.
Cette frontière ne saurait varier selon la couleur politique de celui qui la franchit.
On ne peut pas condamner les violences de ses adversaires et trouver des excuses à celles de son propre camp. On ne peut pas dénoncer la brutalité policière tout en applaudissant le passage à tabac d’un opposant. On ne peut pas défendre la justice sociale en détruisant aveuglément des commerces, des écoles, des bibliothèques, des véhicules ou des équipements publics qui appartiennent, directement ou indirectement, à la collectivité.
Détruire un abribus ne renverse pas une injustice. Incendier une voiture ne produit pas une idée. Saccager une boutique ne construit pas une société meilleure. Et terroriser un citoyen ne fait avancer aucune liberté.
Il existe bien sûr des colères profondes, des humiliations sociales, des injustices insupportables. Les comprendre est indispensable. Les analyser est nécessaire. Les combattre politiquement est légitime. Mais comprendre les causes d’une violence ne signifie jamais lui délivrer un permis moral.
Une démocratie digne de ce nom doit permettre la contestation la plus radicale, la manifestation la plus bruyante, la critique la plus mordante. Elle doit aussi garantir que chacun puisse exprimer ses désaccords sans craindre pour son intégrité physique, ses proches ou ses biens.
Cette exigence vaut également pour l’État. Le monopole légal de la force ne constitue pas un droit à la brutalité. Toute intervention doit rester nécessaire, proportionnée et contrôlée. La violence illégitime ne devient pas acceptable parce qu’elle porte un uniforme, pas davantage parce qu’elle brandit un drapeau ou une banderole.
Il faut cesser de romantiser les casseurs, de glorifier les coups et de confondre courage et intimidation. Le courage intellectuel consiste à affronter une pensée contraire, à défendre une position impopulaire, à accepter la contradiction, parfois même à reconnaître que l’autre a raison.
Casser est à la portée de presque tout le monde. Construire demande infiniment plus d’intelligence, de patience et de détermination.
Je préfère mille fois une jeunesse qui crie, qui chante, qui manifeste, qui écrit, qui invente et qui conteste à une jeunesse qui se laisse enfermer dans la brutalité. Je préfère les slogans aux pavés, les livres aux matraques, les caricatures aux cocktails Molotov, les débats houleux aux règlements de comptes.
Et je refuse cette facilité intellectuelle qui consiste à justifier l’injustifiable au nom de la gravité d’une situation.
Car la fin ne justifie pas tous les moyens. Si l’on prétend défendre la liberté en terrorisant, la justice en frappant ou l’égalité en détruisant, on finit par trahir les principes mêmes que l’on prétend servir.
Les mots peuvent être durs. Les idées peuvent être radicales. La pensée peut être révolutionnaire. Rien n’oblige la contestation à être polie, docile ou consensuelle.
Mais aucune conviction ne donne un droit de violence sur autrui.
Alors oui, soyons intellectuellement insolents, irrévérencieux, provocateurs, indisciplinés. Ayons le courage de déranger, de dénoncer, de contredire et de remettre en question l’ordre établi.
Mais laissons les poings fermés aux idées qui n’ont plus rien à dire.
La véritable force d’une pensée, ce n’est pas sa capacité à faire peur. C’est avant tout sa capacité à faire réfléchir.





