Incasable

Cette époque où tout le monde s’indigne de tout et où plus personne ne cherche à comprendre

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Il fut un temps où, lorsqu’une personne commettait une erreur, on la lui signalait. Elle s’excusait, corrigeait, et chacun reprenait tranquillement le cours de son existence. C’était simple, presque banal. Aujourd’hui, la moindre maladresse peut déclencher un procès moral, une avalanche de reproches et parfois même une remise en question de votre droit à exercer votre métier. Bienvenue dans la grande époque de l’indignation permanente, où tout le monde monte sur ses grands chevaux, même quand il n’y a pas de cheval.

Il m’est arrivé récemment une petite mésaventure assez révélatrice de notre époque. J’avais partagé une phrase que je trouvais particulièrement juste, sans savoir qui en était l’auteur. Lorsque j’ai découvert son identité, je l’ai immédiatement crédité. Une erreur involontaire, une correction, une affaire réglée. Du moins, c’est ce que je croyais. Car j’ai reçu en retour un message particulièrement virulent, m’accusant de voler les idées des autres et allant jusqu’à remettre en cause ma légitimité de photographe parce que j’utilise également l’intelligence artificielle.

J’avoue avoir été davantage amusé que blessé. Je pensais avoir oublié un nom, je découvrais que j’avais apparemment commis un crime contre l’humanité artistique.

Cette anecdote, parfaitement anecdotique justement, raconte pourtant quelque chose de notre société. Nous sommes entrés dans une période où l’on préfère souvent juger plutôt que comprendre, accuser plutôt que questionner, condamner plutôt que discuter. Une époque où l’intention semble avoir disparu du raisonnement collectif. Que vous ayez commis une erreur par ignorance, distraction, maladresse ou mauvaise foi, le verdict tombe parfois avant même que vous ayez ouvert la bouche.

Or, l’intention change beaucoup de choses. Voler délibérément le travail d’un artiste est condamnable. Ignorer qui a écrit une phrase et corriger son attribution lorsqu’on l’apprend, ce n’est pas la même chose. On peut parfaitement défendre les droits des auteurs sans transformer chaque oubli en affaire d’État.

Ce qui me fascine, c’est cette étrange inflation de la gravité. Tout devient scandaleux, inadmissible, honteux, insupportable. Les mots autrefois réservés aux véritables injustices servent désormais à commenter une publication Facebook, une maladresse sur Instagram ou une divergence d’opinion. À force de crier au scandale pour un oui ou pour un non, on finit par ne plus savoir reconnaître les vrais.

Les réseaux sociaux ont évidemment leur part de responsabilité. Ils ont créé un gigantesque théâtre où chacun peut jouer le rôle du procureur, du juge et parfois du bourreau. L’indignation y est devenue une forme de spectacle. Elle attire l’attention, provoque des réactions, fédère des camps. La nuance, elle, fait rarement exploser les compteurs. Un « Je crois que tu t’es trompé » rapporte moins de satisfaction immédiate qu’un « Tu es une honte pour ta profession ».

Et puis il y a cette formidable tendance à vouloir distribuer des certificats de légitimité. Vous êtes photographe ? Attention, il faudrait désormais prouver que vous utilisez les bons outils. Vous êtes écrivain ? Méfiez-vous de vos influences. Vous êtes artiste ? Il faudra peut-être bientôt présenter votre casier judiciaire esthétique avant d’avoir le droit de créer.

L’intelligence artificielle cristallise particulièrement cette crispation. Elle suscite des inquiétudes parfaitement compréhensibles sur les droits d’auteur, l’avenir des métiers artistiques et la valeur du travail humain. Ces questions sont sérieuses et méritent mieux que des slogans. Mais certains débats tournent à une sorte de contrôle d’identité artistique où l’on ne discute plus des œuvres, des usages ou des responsabilités : on décide qui a le droit de se prétendre créateur.

Comme si l’utilisation d’un nouvel outil effaçait toutes les compétences acquises auparavant. Comme si un photographe qui expérimente avec l’IA cessait instantanément de savoir cadrer, éclairer, composer ou regarder le monde. Comme si un écrivain qui utilise un correcteur orthographique perdait soudain son vocabulaire. À ce compte-là, il faudrait peut-être retirer leurs pinceaux aux peintres qui utilisent des projecteurs, leurs appareils aux photographes qui retouchent leurs images et leurs ordinateurs aux graphistes qui ont abandonné les ciseaux et la colle.

Attention toutefois à ne pas tomber dans l’excès inverse. La technologie ne justifie pas tout. Les créateurs ont raison de défendre leurs œuvres, leurs droits et leur rémunération. Le respect de la propriété intellectuelle n’est pas une coquetterie. Mais ce respect devrait s’accompagner d’une autre qualité, devenue curieusement rare : la capacité à distinguer une faute volontaire d’une erreur honnête.

Nous vivons aussi dans une société où l’on exige beaucoup d’empathie pour soi-même et parfois très peu pour les autres. On veut être entendu, reconnu, respecté, mais on oublie que notre interlocuteur peut lui aussi être de bonne foi. On réclame de la délicatesse en distribuant des gifles verbales. On défend la bienveillance avec la douceur d’un contrôle fiscal.

Le plus étrange est que cette agressivité se pare souvent des habits de la vertu. On n’est plus simplement en colère : on défend une cause. On ne s’emporte plus : on combat une injustice. Et dès lors qu’on se croit du bon côté de la morale, toutes les outrances paraissent permises.

Pourtant, avoir raison ne donne pas automatiquement le droit d’être désagréable. Et être offensé ne signifie pas nécessairement qu’on a été victime d’une offense intentionnelle.

Il manque peut-être à notre époque une qualité toute simple : le sens des proportions. Savoir qu’un désaccord n’est pas une guerre, qu’une erreur n’est pas forcément une trahison, qu’une maladresse n’est pas une preuve de malhonnêteté. Accepter aussi que les autres ne possèdent pas toutes les informations que nous possédons. Ce qui nous paraît évident ne l’est pas nécessairement pour le voisin.

Je ne plaide évidemment pas pour un monde où personne ne devrait jamais rendre de comptes. Je plaide pour un monde où l’on commencerait par poser une question avant de sortir la guillotine. Où l’on laisserait une chance à l’explication. Où l’on pourrait reconnaître une erreur sans devoir rédiger une confession publique en douze chapitres.

Car cette obsession de la faute finit par produire une société épuisante, où chacun surveille les autres et redoute d’être surveillé à son tour. Une société où l’on hésite à partager, à expérimenter, à plaisanter, à prendre des risques, de peur de déclencher la prochaine tempête dans un verre d’eau numérique.

À force de vouloir que tout soit irréprochable, nous risquons de rendre les rapports humains parfaitement invivables.

Je continuerai donc à photographier, écrire, réaliser des films, expérimenter avec l’intelligence artificielle, partager des idées qui me plaisent et, probablement, commettre encore quelques erreurs. Je continuerai aussi à les corriger lorsqu’on me les signalera. C’est une méthode imparfaite, certes, mais qui présente l’immense avantage de laisser une petite place à l’humanité.

Et si quelqu’un souhaite me faire remarquer une maladresse, il peut naturellement le faire. Je suis même prêt à le remercier.

Simplement, inutile de convoquer la cavalerie.

Nous avons déjà suffisamment de véritables raisons de nous indigner dans ce monde pour ne pas transformer chaque malentendu en bataille de Waterloo.

Et puis, entre nous, à force de monter sur ses grands chevaux pour la moindre contrariété, il ne faudra pas s’étonner que notre époque finisse par avoir sérieusement mal aux fesses.

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