Tout commence le mardi 6 octobre 2026, lors d’une interview dans l’émission Matin Première, sur la RTBF. Interrogé par la journaliste Élodie de Sélys sur la situation politique française, Philippe Geluck ne cache pas son exaspération devant certaines figures de la vie publique. Il reconnaît notamment que Jean-Luc Mélenchon lui donne des boutons. Une formule assez typique de son humour, mais qui traduit également une véritable déception politique. Le dessinateur explique qu’il ne s’attendait pas à ressentir une telle irritation envers une personnalité située à gauche, un univers politique auquel il a longtemps été sensible.
La conversation prend une tournure plus délicate lorsque surgit l’hypothèse d’un second tour de l’élection présidentielle de 2027 opposant Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Philippe Geluck raconte alors que certains de ses amis français, pourtant plutôt de gauche, lui ont confié envisager de voter pour Marine Le Pen dans une telle configuration. Une confidence qui l’a manifestement troublé. Questionné sur ce qu’il ferait lui-même, le dessinateur reconnaît son incertitude et préfère ne pas se prononcer, précisant qu’il n’est pas français.
Il n’en fallait pas davantage pour provoquer un véritable emballement. Sur les réseaux sociaux, une partie des internautes interprète cette hésitation comme le signe d’une possible complaisance envers l’extrême droite. Les critiques fusent. Certains reprochent au dessinateur de ne pas avoir immédiatement affirmé qu’il ferait barrage au Rassemblement national. D’autres vont jusqu’à réclamer le boycott de ses albums. En quelques heures, celui qui incarnait pour beaucoup une forme d’intelligence malicieuse, humaniste et politiquement incorrecte se retrouve sommé de justifier publiquement ses convictions.
Pourtant, un élément essentiel semble avoir été perdu dans cette circulation virale : rapporter les intentions de vote de ses amis ne revient pas à les approuver. C’est précisément sur cette confusion que Philippe Geluck insiste lorsqu’il décide de répondre à la polémique, mercredi 7 octobre. Le dessinateur se dit abasourdi par l’hostilité reçue et rappelle que les confidences évoquées pendant son interview devaient surtout alerter sur le climat politique français. Il affirme alors sans ambiguïté son opposition à l’extrême droite, dont il rappelle combattre les idées depuis de nombreuses années, notamment à travers ses dessins.
Cette mise au point éclaire évidemment ses intentions, sans effacer complètement la question soulevée par sa première réponse. On peut légitimement trouver maladroite l’hésitation exprimée devant une hypothèse électorale aussi sensible. On peut également s’interroger sur la responsabilité des personnalités publiques lorsqu’elles évoquent des choix politiques susceptibles d’être interprétés de multiples façons. Mais critiquer une déclaration et transformer son auteur en ennemi public sont deux exercices bien différents. Et c’est précisément dans cet espace, de plus en plus étroit, entre la discussion et la condamnation, que se joue cette affaire.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que Philippe Geluck n’a jamais été un artiste parfaitement consensuel. Derrière l’apparente bonhomie de son Chat se cache depuis toujours un observateur volontiers insolent de nos contradictions, de nos religions, de nos dirigeants et de nos certitudes. Son humour repose précisément sur le décalage, sur cette capacité à regarder une situation sous un angle inattendu. En novembre 2019 déjà, dans une interview à la RTBF, il défendait la nécessité de préserver la démocratie et revendiquait le droit de faire réfléchir en dérangeant. Il dénonçait également une forme de prudence excessive susceptible d’aboutir à l’autocensure. Sept ans plus tard, sa propre mésaventure donne à ces préoccupations une résonance particulière.
Mais cette polémique raconte peut-être davantage notre époque que Philippe Geluck lui-même. Les réseaux sociaux adorent les phrases coupées de leur contexte, les réponses imparfaites, les hésitations transformées en aveux et les personnalités installées sur le banc des accusés. Tout doit aller vite, tout doit être tranché, tout doit se résumer à un camp. Il ne suffit plus de penser : il faut immédiatement prouver que l’on pense correctement. Le droit à la nuance devient suspect, celui de se tromper paraît parfois interdit, et la possibilité de préciser son propos arrive souvent trop tard, lorsque l’indignation a déjà produit ses milliers de commentaires.
Il serait néanmoins trop facile de considérer toute critique comme une manifestation d’intolérance. Les personnalités publiques ont une influence, leurs paroles comptent et elles peuvent être interrogées, contredites, contestées. Cette liberté de critique est aussi précieuse que leur liberté d’expression. Le problème commence lorsque la contradiction devient humiliation, lorsque le désaccord se transforme en campagne de dénigrement et lorsque quelques secondes suffisent à effacer plusieurs décennies de travail artistique et de prises de position publiques.
Au fond, Philippe Geluck n’a pas seulement été confronté à une polémique sur Mélenchon et Le Pen. Il s’est retrouvé au milieu d’une société où l’on exige parfois des artistes qu’ils deviennent des porte-parole irréprochables, capables de délivrer instantanément une réponse définitive à toutes les questions politiques. Mais pourquoi faudrait-il demander à un dessinateur davantage de certitudes qu’à ceux qui gouvernent ? Pourquoi un humoriste devrait-il toujours posséder une réponse parfaite quand son métier consiste précisément à interroger les absurdités du monde ?
Cette affaire laissera probablement peu de traces dans la carrière considérable du créateur du Chat.
Elle aura au moins permis de rappeler une chose : derrière le personnage célèbre, il existe un homme, avec ses convictions, ses contradictions, ses maladresses éventuelles et son droit de s’expliquer. On peut ne pas partager ses opinions. On peut lui reprocher certaines formulations. Mais on peut aussi refuser de participer à cette étrange habitude contemporaine qui consiste à vouloir détruire symboliquement quelqu’un parce qu’il n’a pas prononcé exactement la phrase que l’on attendait de lui.
Le Chat, lui, aurait peut-être trouvé une formule beaucoup plus courte pour résumer cette agitation. Quelque chose comme : À force de chercher la petite bête, les humains ont fini par oublier le gros problème.
Et pour une fois, ce n’est pas Philippe Geluck qui aurait fait rire les autres. C’est notre époque qui lui aurait fourni une formidable matière à dessin.





