Sa dernière allocution télévisée, mercredi 7 octobre, devait constituer un moment de clarification. Les lycéens manifestent, le pouvoir d’achat reste une préoccupation majeure, les carburants flambent, les agriculteurs s’inquiètent et les Français regardent avec anxiété la situation budgétaire du pays. Il fallait une parole forte, un cap, une volonté, peut-être même un peu de courage politique. Nous avons eu une intervention grave, mesurée, presque administrative, qui a donné davantage le sentiment d’un exercice de communication que d’un véritable rendez-vous entre un chef de gouvernement et son peuple.
Certes, Sébastien Lecornu a annoncé la libération de dix millions de barils de gazole issus des réserves stratégiques, avec l’objectif de réduire les prix à la pompe de 12 à 18 centimes par litre. Il a également promis des réponses à la mobilisation lycéenne d’ici la fin du mois et annoncé le versement du chèque énergie dès janvier. Ces mesures existent, et il serait malhonnête de les nier. Mais une succession d’annonces techniques ne constitue pas nécessairement une politique, encore moins une vision pour un pays qui doute de son avenir.
Le problème de Sébastien Lecornu est peut-être là. Il administre là où il faudrait entraîner. Il explique là où il faudrait convaincre. Il temporise là où il faudrait décider. Sa discrétion, qui pouvait autrefois passer pour une qualité dans un univers politique saturé d’ego et de petites phrases, devient aujourd’hui une faiblesse considérable. On ne demande pas nécessairement à un Premier ministre d’être un grand tribun, encore moins un acteur de théâtre. Mais on attend de lui qu’il existe politiquement, qu’il soit capable d’affronter les colères, de défendre une direction et de donner aux Français le sentiment qu’il comprend réellement ce qu’ils vivent.
Or, quelle image renvoie-t-il ? Celle d’un homme presque invisible lorsque les tensions montent, puis soudainement convoqué devant les caméras pour tenter d’éteindre l’incendie. Selon plusieurs informations publiées dans la presse, Emmanuel Macron aurait lui-même fortement insisté pour que son Premier ministre s’adresse aux Français le 7 octobre. Voilà qui résume assez cruellement le problème : même lorsqu’il faut parler au pays, Matignon semble attendre l’impulsion de l’Élysée.
Sébastien Lecornu apparaît ainsi moins comme un chef de gouvernement que comme le prolongement docile d’un président en fin de règne. Un homme de confiance, certainement. Un fidèle, incontestablement. Mais la fidélité au président de la République ne saurait tenir lieu de projet politique pour soixante-huit millions de Français. Gouverner ne consiste pas seulement à protéger celui qui vous a nommé. Cela suppose parfois de lui résister, de lui dire non, de prendre ses distances avec ses erreurs et d’assumer une orientation personnelle. Où est cette liberté chez Sébastien Lecornu ? Où est sa différence ? Où est sa vision ?
On pourrait presque éprouver une forme de compassion pour cet homme placé dans une situation particulièrement ingrate. Héritier d’une politique qu’il n’a pas entièrement conçue, chargé de défendre un bilan présidentiel de plus en plus contesté, confronté à une Assemblée nationale fragmentée et à une société traversée de colères profondes, il dispose de marges de manœuvre réduites. Mais les difficultés d’une fonction n’exonèrent pas celui qui l’exerce de ses responsabilités. Et accepter d’être Premier ministre, c’est précisément accepter de ne pas devenir un simple paratonnerre présidentiel.
Car c’est bien le rôle qui semble lui avoir été attribué : celui de fusible d’Emmanuel Macron. Encaisser les critiques, absorber les mécontentements, défendre les décisions contestées, préserver autant que possible le chef de l’État et, si la situation devient intenable, être remplacé. Voilà une conception bien triste de la fonction de Premier ministre, réduite à une mécanique de protection présidentielle.
Le plus préoccupant n’est d’ailleurs pas que Sébastien Lecornu manque de charisme. Le charisme n’est pas une obligation constitutionnelle. Certains dirigeants discrets ont fait preuve d’une remarquable efficacité. Ce qui inquiète, c’est cette impression d’absence de volonté propre, cette difficulté à percevoir une ambition politique dépassant la simple gestion des urgences. La France ne manque pas seulement de réponses immédiates. Elle manque d’un récit collectif, d’une perspective crédible et d’un gouvernement capable de lui dire autre chose que de patienter encore.
La révolte lycéenne en apporte une démonstration particulièrement révélatrice. Il aura fallu plusieurs semaines de mobilisation et une intervention présidentielle pour que le Premier ministre adopte une parole plus compréhensive envers cette jeunesse inquiète. Reconnaître les angoisses des jeunes est évidemment nécessaire. Mais que vaut cette reconnaissance lorsqu’elle ne s’accompagne pas immédiatement de réponses suffisamment précises à leurs revendications ? On ne désamorce pas une crise générationnelle avec quelques formules empathiques, surtout lorsque cette génération redoute de trouver demain une société plus chère, plus inégalitaire et moins accueillante que celle de ses parents.
Il serait néanmoins trop facile de faire porter à Sébastien Lecornu toute la responsabilité de la situation française. Le véritable problème est aussi celui d’un système présidentiel dans lequel Emmanuel Macron continue de concentrer l’essentiel de l’initiative politique, alors même que son autorité s’est progressivement érodée. En choisissant des Premiers ministres dont la principale qualité semble être la loyauté, le président prend le risque de transformer Matignon en simple service après-vente de l’Élysée. Et lorsque le chef de l’État ne parvient plus lui-même à convaincre, cette organisation devient presque absurde.
La France a besoin d’un Premier ministre capable de rassembler au-delà du cercle présidentiel, de dialoguer avec les oppositions, de comprendre les mouvements sociaux sans les regarder uniquement comme des menaces et de proposer une trajectoire économique et sociale qui ne soit pas simplement une succession de sacrifices demandés aux citoyens. Sébastien Lecornu possède peut-être des compétences de négociateur et une réelle connaissance des rouages de l’État. Mais ces qualités ne suffisent plus dans une période où l’attente première est celle d’une direction politique lisible.
À ce stade, son principal fait d’armes semble presque être sa capacité à rester en place. C’est peu. Beaucoup trop peu pour une fonction aussi essentielle.
On ne gouverne pas durablement un pays en se faisant oublier. On ne répond pas à la colère populaire en attendant qu’elle s’épuise. Et l’on ne reconstruit pas la confiance démocratique en confondant la loyauté envers un président avec la fidélité à l’intérêt général.
Sébastien Lecornu n’est peut-être pas un mauvais homme d’État. Mais il apparaît aujourd’hui comme un Premier ministre insuffisant pour une situation qui exige infiniment davantage. Un homme discret quand il faudrait une présence, prudent quand il faudrait de l’audace, fidèle quand il faudrait de l’indépendance.
Et si, finalement, son véritable problème était de ne pas avoir été choisi pour gouverner autrement, mais simplement pour permettre à Emmanuel Macron de continuer à gouverner comme avant ?
La France attend un chef de gouvernement. Elle a trop souvent l’impression de n’avoir qu’un fusible.





