Une première chose doit être rappelée : le mouvement n’est pas né dans les bureaux de LFI. Les premières mobilisations ont émergé à la mi-septembre autour de revendications très concrètes : classes surchargées, enseignants absents, locaux dégradés, manque de personnels, inquiétudes autour de Parcoursup et sentiment plus général d’abandon d’une partie de la jeunesse. Des témoignages recueillis dans différents établissements montrent des adolescents capables d’expliquer eux-mêmes leur mobilisation et qui contestent précisément l’idée d’être manipulés par un parti politique.
Le mouvement a depuis pris une dimension considérable. Ce mardi 6 octobre, plus de 250 000 personnes — lycéens, étudiants, enseignants et parents notamment — ont manifesté à travers le pays selon les chiffres rapportés par Reuters et Associated Press. Plusieurs cortèges ont connu des affrontements, des dégradations et de nombreuses interpellations. Des policiers ont été blessés, mais plusieurs adolescents ont également subi des blessures extrêmement graves, et des enquêtes concernant l’action des forces de l’ordre sont ouvertes.
LFI, en revanche, a choisi très clairement de se placer aux côtés du mouvement. Des députés insoumis se sont rendus devant des lycées bloqués et Jean-Luc Mélenchon a multiplié les déclarations de soutien. Le 30 septembre, il demandait notamment à ses troupes de s’« interposer face à la sauvagerie policière ». Le lendemain, face aux violences et aux critiques, il appelait explicitement à la non-violence et à davantage de discipline dans les mobilisations. Cette succession de déclarations explique en partie pourquoi ses adversaires l’accusent de tenir un discours susceptible de tendre encore davantage une situation déjà explosive.
Lundi 5 octobre, devant les étudiants d’HEC, Mélenchon a encore assumé son soutien à la mobilisation tout en rejetant l’accusation de manipulation. Selon lui, personne ne serait capable de fabriquer artificiellement un mouvement d’une telle ampleur. Il a reconnu que certains jeunes pouvaient commettre « des conneries » et affirmé ne pas aimer « la pagaille », tout en mettant fortement en cause les interventions policières.
C’est précisément ici que se trouve la zone grise. Dire que LFI n’a aucune influence serait difficilement crédible : lorsqu’un grand parti d’opposition, ses députés et son principal dirigeant soutiennent aussi ostensiblement une mobilisation, ils lui donnent nécessairement une caisse de résonance politique et médiatique. Les mots employés comptent également. Dans un climat où des lycées ont été dégradés ou incendiés et où policiers comme manifestants ont été blessés, parler de « sauvagerie policière » n’a évidemment pas le même effet qu’un simple soutien aux revendications scolaires.
Mais franchir l’étape suivante et affirmer que LFI serait à l’origine de la révolte ou organiserait les violences demande des preuves beaucoup plus solides. À ce jour, les informations publiques disponibles ne permettent pas d’établir que le parti dirige les blocages, commande les affrontements ou contrôle les milliers de jeunes mobilisés. Les manifestations ont leurs dynamiques propres, circulent massivement par les réseaux sociaux et rassemblent des lycéens aux motivations très diverses. Plusieurs sources décrivent en outre la présence de casseurs ou de groupes extérieurs dans certains affrontements.
L’accusation contre LFI est aussi devenue une arme dans la confrontation politique. Le gouvernement a intérêt à dénoncer ceux qu’il considère comme encourageant l’escalade ; LFI a intérêt, à l’inverse, à apparaître comme le relais d’une jeunesse qui estime ne plus être entendue. Chacun se dispute ainsi la lecture du mouvement, avec le risque de faire disparaître derrière la bataille entre Mélenchon et ses adversaires la question qui l’a déclenché : pourquoi autant de jeunes considèrent-ils aujourd’hui leur école et leur avenir suffisamment dégradés pour descendre dans la rue ?
Le gouvernement semble d’ailleurs reconnaître qu’il existe un problème de fond puisqu’il a annoncé plusieurs chantiers concernant les cours non assurés, l’état des locaux, l’organisation des journées et la transparence de Parcoursup. À partir du 7 octobre, une demi-journée de dialogue doit également être organisée dans les lycées et une consultation nationale des élèves est ouverte jusqu’au 23 octobre.
Alors, LFI met-elle de l’huile sur le feu ? Les faits permettent de dire que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon politise fortement la contestation, se montre particulièrement présent auprès des manifestants et emploie parfois un vocabulaire très offensif susceptible d’accentuer la confrontation politique. Ils ne permettent pas, en revanche, de présenter comme établi que LFI aurait créé la révolte lycéenne ou organisé les violences qui l’accompagnent.
Et réduire ce mouvement à une manipulation de LFI serait probablement passer à côté de l’essentiel. Une formation politique peut tenter de récupérer une colère, l’amplifier ou lui donner un débouché politique. Elle ne suffit pas à expliquer pourquoi des centaines de milliers de jeunes, d’enseignants et de parents se retrouvent aujourd’hui dans la rue. La vraie question est peut-être moins de savoir qui souffle sur les braises que de comprendre pourquoi il y avait déjà autant de braises.





