J’étais libre, j’étais innocent, je voyais les choses sans malice. Mes mains étaient sales mais mon coeur était beau, j’avais les cheveux noirs et l’âme blanche, je trouvais des perles brisées et pourtant mes rêves restaient purs.
Et puis elles sont arrivées.
De gentilles bonnes soeurs se croyant investies d’une mission divine. Elles ont chaussé mes pieds nus de bohémien, échangé mes haillons en folie contre un uniforme austère puis m’ont emmené dans leur prison. Le petit moineau que j’étais s’est retrouvé dans la cage des enfants de riches. On m’a appris à lire et écrire, à penser droit, à me vêtir de soie et à dire bonjour.
Aujourd’hui je suis instruit, fortuné, bien habillé, éduqué, respecté, envié, rangé.
Suis-je heureux pour autant ?
Je me souviens avec nostalgie de mes bains d’ordures à l’âge béni de l’insouciance... J’avais quatre, six, huit ans, peu importe, depuis ma naissance je riais, je volais, me réjouissais de chaque trouvaille que je partageais avec mes amis les rats, respirant avec une jouissance toute enfantine l’air étrange et exotique émanant de ma décharge.
En m‘extirpant de force de ma fange natale les bonnes âmes ont fait de moi, ex petit manouche heureux de vivre, un pauvre type qui s’ennuie à mourir dans son existence confortable, fade, propre, grise, anonyme.
