Loïc et Leila - Nouvelle

Loïc et Leila - Nouvelle

La légende dit qu’il vécut au temps de Napoléon Bonaparte et qu’il fit même partie de ces capitaines qui dirigèrent les flottes de l’armée de l’illustre Empereur. Durant des années entières, il conquit pour la France les mers et les terres hostiles, peuplées par des hommes irréductibles. De l’Egypte à Trafalgar, il combattit les "ennemis" de la France sous l’étendard de la liberté, de la fraternité et de l’égalité. C’est du moins ce que l’on raconte encore à l’ombre des petites maisons blanches de pêcheurs qui, comme un collier de perles, jalonnent les rivages de l’île de la Baigneuse.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.

Loïc n’avait que quarante ans lorsqu’il pénétra, un beau jour, dans cet étroit goulet cerné de collines, par lequel on accède au port et qui donne au voyageur, y cherchant refuge l’impression de venir se blottir dans les bras d’une femme amoureuse en quête de privautés. Avait-il renoncé à suivre l’Empereur dans sa reconquête de la France et qui, pour des raisons multiples, s’était vu terriblement défait par une coalition de tout le reste de l’Europe dans la bataille de Waterloo ? Peut-être n’avait-il pu résister tout simplement au charme particulier de cette petite île de la Méditerranée, lorsqu’elle lui était apparue dans toute sa splendeur dans la brume nacrée d’un matin de printemps ? Peut-être aussi, comme Ulysse, ensorcelé par le chant des Sirènes échappées de l’île de Caprée, était-il venu s’empaler à proximité de ce paradis sur les crocs acérés d’un pernicieux récif ?

C’était un bel homme venu des terres occitanes, égarée dans cette période mouvementée de cet étrange siècle : le 19ème. Il était difficile de le situer entre le noble aristocrate que laissait deviner sa prestance et le révolutionnaire désabusé à la botte d’un seigneur, comme le laissait paraître son humble accoutrement.

Quoi qu’il en soit, il élut domicile dans cette île, renonçant à des épopées qui ne pouvaient le mener nulle part. Ce n’était pas dans son tempérament de guerroyer et il en était conscient. Il était de nature calme, cherchant dans la vie d’autres motivations que des perspectives de conquêtes ou l’attrait de la cupidité. Quelque part, d’autres valeurs l’interpellaient. Il n’était pas encore conscient de leur teneur, mais il avait désormais tout son temps pour se consacrer à leur recherche. D’où tenait-il ce début de sagesse ? Lui-même ne le savait pas : elle s’était imposée à lui bien avant cette halte providentielle sur ce morceau de terre perdue entre les côtes algériennes et la grande bleue de la Méditerranée.

***

Loïc s’installa sur un surplomb dominant la baie, à l’écart des autochtones dont il avait décidé d’ignorer la présence. Il avait découvert une petite grotte parfaitement aménageable, qu’il comptait bien élever au rang de résidence si son implantation dans l’île devenait définitive.

Dans l’instant présent, il ressemblait plutôt à un anonyme ermite, cherchant dans la solitude une motivation à sa vie. Il n’était pourtant pas très religieux, mais il se trouvait bien dans la peau de son nouveau personnage. C’était le calme après l’agitation de ces dernières années. Il était enfin dégagé de la promiscuité de tous ces gens exaltés qui ne rêvaient que de batailles, de rapines ou d’intrusions forcées dans le ventre des femmes de rencontre. Il se sentait grisé par une paix intérieure qui peu à peu l’envahissait. Il appréciait ce sentiment de quiétude et voulait en savourer toutes les subtilités.

Comme s’il avait été guidé par une main étrangère jusqu’à ce rivage béni des dieux, il acceptait avec bonheur les caprices de la Providence, qu’il remerciait de l’avoir conduit à bon port. Il savait que son destin était désormais lié à cette terre nouvelle, même s’il ne connaissait pas encore le rôle qu’il aurait à y jouer.

Là-haut, sur le point culminant de l’île, l’imposant minaret de la mosquée, construit depuis plusieurs centaines d’années, imposait sa présence. C’était comme un défi à ses croyances quelque peu primaires. Il avait l’impression que d’autres âmes, se disant plus évoluées, cherchaient à l’attirer à l’ombre de ces arcades austères. L’affrontement deviendrait un jour inévitable. Il en avait le pressentiment, sans pouvoir discerner s’il était porteur de richesses ou de destruction.

***

Aujourd’hui Loïc avait décidé de sortir de son isolement, plus par nécessité que par envie de se mêler aux habitants du village. Il descendait de sa colline d’un pas tranquille et mesuré, appuyé sur son vieux bâton usé. Il ne s’en séparait jamais : c’était comme un compagnon fidèle, témoin de toutes ses errances. En bas, telle une casbah, les maisons blotties les unes contre les autres semblaient endormies dans la torpeur des heures chaudes. Leurs occupants ne pouvaient pas se douter qu’un étranger avait entrepris de venir perturber leur sieste. Encore quelques lacets de ce chemin tortueux et caillouteux, aussi raboteux qu’une main d’ancêtre, et il franchirait le pont de bois enjambant le petit ruisseau.

Une vieille, ridée comme une pomme de terre oubliée depuis toujours au fond d’une maisonnette désertée, toute de blanche vêtue, curieuse comme une pie, avait entendu les pas de l’homme. Elle se détachait dans l’encadrement de la porte de son taudis lézardé, comme une relique périmée au milieu de son écrin de misère. Elle se dressait tant bien que mal pour observer l’intrus, ses yeux fatigués se plissant sous l’agression d’une lumière trop crue prodiguée par les rayons d’un soleil implacable. Loïc la salua au passage. Il n’en fallut pas plus pour la faire réintégrer son terrier, comme un mulot effarouché.

Comme si l’alerte avait été donnée, çà et là, des ombres sortaient de leur léthargie. Elles se tenaient là, sur le pas de leurs demeures, comme des points d’interrogation surpris dans leur banal quotidien. Respectueux de leur curiosité, somme toute bien naturelle, Loïc poursuivit discrètement son chemin jusqu’à la fontaine qui clapotait à deux pas de la petite mosquée aux murs blanchis à la chaux, comme la plupart des maisons du ksar. Il y remplit sa gourde de soudard et chercha des yeux quelque vieille échoppe susceptible de lui fournir les denrées qu’il était venu quérir.

Avant de remonter vers son gîte précaire, il s’attarda sur le quai du petit port, où dodelinaient paresseusement, au gré du ressac, quelques barques de pêche. De vieux filets étendus sur des échalas de fortune attendaient sagement l’heure d’un improbable ravaudage. Loïc respira l’air iodé venu du large, retrouvant pour un instant des senteurs familières qu’il avait appris à connaître au cours de ses périples de marin.

C’était comme une obsession. Assis sur une bitte d’amarrage, son regard ne pouvait se détacher du sommet de la colline, d’où le défiaient le minaret et la coupole de l’imposante mosquée. C’était une forteresse qu’il lui faudrait un jour affronter. Il le savait et en éprouvait une réelle curiosité mêlée d’un certain malaise.

***

Une île a ceci de particulier qu’elle oblige, celui qui en est prisonnier, à ne porter son regard que dans deux directions : vers l’immensité de la mer, qui la cerne et l’incite à rêver d’autres évasions, ou vers le ciel azur, qui l’invite à la prière et à la méditation, comme s’il n’y avait pas d’autres alternatives pour échapper à la solitude. Conscient qu’il n’était pas question pour lui de fuir ce morceau de terre dont il était tombé amoureux depuis le premier jour, Loïc glissait au fil des jours vers un mysticisme capricieux et sournois, dont il n’était plus le maître. C’était une force invisible qui le soumettait à sa loi. Il semblait se complaire dans cette transcendance qui lui ouvrait des horizons nouveaux.

Lorsque le soleil embrasait de ses feux déclinants la ligne incertaine des limites marines, comme s’il tentait de pérenniser sur l’onde l’éclat de ses rayons, il ressentait, devant cette étrange métamorphose, le besoin de se confier à cette Force invisible qui, non contente de se manifester par ces miracles de la nature, bouillonnait en lui et semblait l’inviter à se pencher vers d’autres certitudes.

Lorsque le soleil embrasait de ses feux déclinants la ligne incertaine des limites marines, comme s’il tentait de pérenniser sur l’onde l’éclat de ses rayons, il ressentait, devant cette étrange métamorphose, le besoin de se confier à cette Force invisible qui, non contente de se manifester par ces miracles de la nature, bouillonnait en lui et semblait l’inviter à se pencher vers d’autres certitudes.

Indifférent à ce que pouvaient penser de lui les habitants du village, il s’imprégnait, dans le calme de sa retraite, du charme d’une solitude consentie et d’un besoin de se soumettre à de nouvelles exigences.

Parfois, dans les moments les plus intenses de sa méditation, il cherchait à déjouer le temps bien au-delà des limites humaines, pour essayer de donner un sens à son cheminement. C’était alors une main inconnue, et à la fois compatissante, qui venait à son secours pour le guider au travers de visions fugaces dont il aurait bien aimé pouvoir percer les mystères.

***

C’était un matin calme, gratifié de tous ces petits riens qui font le charme du moment. Une brise légère jouait avec ses longs cheveux et les poils indisciplinés de sa barbe naissante. Il marchait dans la rosée des heures comptées de l’aurore, insouciant de l’humidité qui s’insinuait entre les lanières de ses sandales fatiguées. Là-bas, caressant les collines, les premières coulées de lumière descendaient vers la plaine, faisant scintiller de mille feux les arbres gorgés de gouttes d’argent. Une brume délicate rendait imprécises les limites de l’horizon.

Loïc, poussé par on ne sait quelle force inconnue, n’avait pas attendu ce moment pour se mettre en chemin. Il avait déjà dépassé les premières crêtes et descendait d’un pas tranquille vers le versant opposé, où s’étalaient des pâturages sertis dans de vertes frondaisons. Une faune, tapie au plus profond des buissons, réveillait, par ses stridulations, les oiseaux attardés dans leurs nids trop douillets.

Elle était là, assise sur la racine déterrée d’un vieil olivier tordu, appuyée nonchalamment sur sa houlette, vêtue d’une simple tunique blanche plissée, serrée à la taille par une cordelette d’argent. Sur ses courts cheveux, noirs et bouclés, un foulard coloré pendillait et laissait entrevoir la main d’artiste qui avait déposé un modeste diadème composé de fleurs des champs. Avec des airs de reine, elle trônait au milieu de ses sujets, les moutons. L’endroit paraissait si calme que Loïc entreprit de contourner discrètement ce tableau idyllique, pour ne pas en troubler la sérénité. Mais la bergère avait repéré l’intrus et entrepris de le débusquer de l’écran de verdure derrière lequel il faisait mine de cacher sa discrétion. Elle n’était pas farouche. Elle s’était levée et de sa voix calme et candide l’interpellait :

- Salut, étranger ! Savez-vous que vous êtes sur la terre de mon maître ? Que cherchez-vous ?

Loïc s’était dressé et regardait avec insistance cette fille venir à lui. Il ne savait pas pourquoi, mais son visage ne lui était pas inconnu. Pourtant, personne ne lui avait adressé la parole, depuis son arrivée. Il ne l’avait pas non plus croisée dans le village. Il ne l’aurait pas oubliée.

Quelques fois, au cours de nos rencontres, un visage nouveau apparaît. Qu’a-t-il de si différent des autres ? Nous ne saurions le dire. Pourtant, à ce moment, la surprise est réelle. Il y a un peu de nous-mêmes dans le regard de l’autre. Deux auras se confondent en une harmonie qui dépasse l’entendement : elles sont complémentaires. C’est alors que les traits de l’autre nous paraissent comme familiers. Le miroir de nos âmes renvoie une image narcissique, qui nous interpelle et nous séduit tout à la fois : c’est la naissance de l’amour ou de l’amitié.

- Mille excuses ! J’étais parti à la découverte de cette contrée, sans but précis, et me voilà en flagrant délit d’intrusion.

- Non ! Vous pouvez continuer votre chemin, si le cœur vous en dit. C’était une façon de lier conversation avec vous. Mais d’où sortez-vous ? Vous n’êtes pas de notre île ?

- Le hasard a voulu que je m’arrête sur votre île. Je m’y suis senti bien et je me suis installé dans la grotte de Gouraya… Vous connaissez, sans doute ?

En un temps record, ils avaient fait connaissance et déjà ils ressentaient le besoin de faire quelques pas de plus vers une intimité qu’ils semblaient mutuellement désirer.

Elle s’appelait Leila. De parents inconnus, elle avait été recueillie par un riche paysan de la contrée, qui dès lors l’avait considérée comme sa propre fille. Elle s’occupait de ses bêtes et entretenait sa maison. D’emblée, elle s’était sentie à l’aise avec Loïc. C’était comme un ami rêvé qui enfin se dévoile. Ils s’étaient assis à l’ombre d’un vieil olivier et devisaient maintenant comme deux vrais complices. Rien ne pouvait justifier une entente aussi totale que précoce.

Quelque part au fond de lui-même, Loïc avait le sentiment que sa solitude, pourtant pleinement consentie, ne serait bientôt plus qu’un souvenir. C’est dans cet état d’esprit qu’il regagna son coin de colline. Il ressentait néanmoins le besoin de faire le tri dans le désordre de ses émotions nouvelles.

***

Cette nuit-là, Loïc eut du mal à trouver le sommeil. Comme pour trouver une réponse à ses interrogations, à mi-chemin entre la méditation profonde et une rêverie nouvelle, que lui inspiraient les traits de cette jeune bergère venue troubler sa solitude acceptée, il scrutait le ciel piqueté de millions de diamants. Quelque part, dans les profondeurs insondables de l’oubli, il lui semblait voir apparaître, vers la constellation de Vénus, un visage qui ressemblait étrangement à celui de Leila.

Dans ses émois nouveaux, il détectait autre chose que les prémices d’une liaison banale. Il était persuadé que Leila faisait partie intégrante de sa destinée. C’était une page nouvelle de son histoire qu’il allait avoir le bonheur de déchiffrer. Il en remercia le Ciel.

Malgré cette rencontre pleine de promesses, Loïc se terra un peu plus dans un isolement volontaire. Il avait besoin de calme et de recul pour analyser ce qui se passait dans les profondeurs de son âme. Sa vie prit une autre dimension, malgré des sollicitations plus charnelles. Il modifia non seulement ses habitudes, mais aussi sa façon de s’habiller. Il voulait davantage ressembler à celui qu’il avait décidé d’être : un ermite en quête de son identité profonde. Paradoxe, au moment où sa vie semblait basculer vers des relations plus humaines ? Les gens curieux qui s’aventuraient aux limites de son repaire, s’étonnèrent de le voir vêtu d’une longue tunique bleu azur, serrée à la taille par un large ceinturon de cuir. A son cou pendait une lourde chaîne qui retenait un gros médaillon cruciforme. Pourquoi ce choix vestimentaire ? Il n’aurait su le dire. Au fond de son inconscient, il avait saisi l’image furtive d’un homme qui se disait son "ego" et qui s’était imposé à lui dans cet accoutrement de sage. Alors, il avait décidé de lui ressembler.

***

Une nuit, sous les apparences d’un rêve, il eut une étrange révélation. Il se sentit aspiré par une gigantesque spirale, ressemblant à s’y méprendre à l’œil d’un cyclone. Il lui était impossible de lutter contre cette force irréelle qui le propulsait vers une issue de lumière. Il était sur le point de déboucher dans ce havre de paix, qu’il crut identifier comme le Paradis, lorsque tout devint noir autour de lui. Il chercha désespérément à se repérer. Ses mains tendues essayaient de sonder les limites de son étrange cachot. Peu à peu, ses yeux s’habituant à l’obscurité, distinguèrent la roche humide qui le retenait prisonnier. Au fond de cette excavation, une porte massive, aux ferrures excessives et rouillées, semblait la seule issue possible à sa libération. Soudain, une voix venue de nulle part lui ordonna d’un ton sans appel :

- Tu vois cette porte ? Ouvre-la !

Comme un patin obéissant à de diaboliques ficelles, Loïc s’exécuta. Il lui fallut peser de tout son poids pour faire tourner sur ses gonds cette porte rebelle. Il pénétra dans une autre pièce assez semblable à la précédente, à la seule différence qu’il y flottait un parfum qu’il lui sembla reconnaître. Il se frotta plusieurs fois les yeux avant de se rendre à l’évidence qu’il n’était pas victime d’un mirage. Leila était là, devant lui, vêtue de la même tunique qu’au jour de leur rencontre. Elle lui tendait les bras. Lorsqu’il voulut s’en approcher, elle avait disparu.

Il ne saurait jamais si ces images s’étaient imposées à lui comme une prophétie, ou comme la révélation furtive d’une séquence d’une de ses vies antérieures.

* * *

La nuit avait été mouvementée. Lui, d’ordinaire si matinal, n’avait pas réagi aux premières manifestations de l’aurore. Quand il se réveilla, le soleil avait déjà envahi la caverne. Des jeux d’ombres inhabituels jouaient au travers de ses paupières qu’il avait du mal à soulever. Un frôlement de tissu insolite eu raison de sa somnolence. Il soupçonna une présence et ouvrit les yeux.

Leila était là, à l’entrée de la grotte. Sa silhouette se détachait dans la lumière d’une façon presque impudique : les rayons du soleil, exagérant les transparences de sa tunique, jouaient sur les contours de son corps révélé. Les pointes de ses seins se dressaient sous l’opale irisée d’un tissu devenu inutile. La fourche de ses cuisses, artificiellement dévoilée, s’ouvrait comme une invite. On aurait dit une jeune promise venant pour la première fois offrir ses intimes secrets à la convoitise de l’élu de son cœur. Se rendait-elle compte, à ce moment, de son pouvoir de séduction ?

Loïc instinctivement détourna son regard de cette sensuelle apparition. Il préférait retenir l’image d’un ange auréolé de lumière venu concélébrer son Angélus matinal. Quoi qu’il en soit, la tentation avait été réelle, quoique furtive. Leila s’était avancée vers des coins d’ombre plus pudiques. Son vêtement était redevenu plus sage et ses sourires plus candides.

Curieuse, et encore sous le charme de leur première rencontre, elle avait, dès les premières lueurs du jour, traversé les collines pour venir faire paître ses moutons à deux pas du gîte de son nouvel ami. Elle avait eu envie de mieux le connaître, de découvrir sa retraite et de le regarder vivre, avant de lui octroyer une attention plus précise. Ce n’était pourtant pas dans sa nature de faire le premier pas. Elle s’étonnait elle-même de son audace. C’était comme une force inconnue qui la poussait à accomplir cette démarche et elle s’était laissée entraîner malgré elle, avec docilité et avec une pointe certaine de volupté.

Comme deux anciens amants surpris de se retrouver après une longue séparation, ils se regardaient étonnés. Ils avaient l’impression de si bien se connaître ! Pourtant, rien ne les avait préparés à cette complicité spontanée. Ils étaient à ce moment troublant de la découverte, où tout est possible et implicitement espéré.

Leila, poussée par une envie instinctive, avait tout d’abord approché ses lèvres de celles de Loïc. Confuse de cet égarement trop précoce, elle se contenta d’appuyer sa tête contre la poitrine de l’homme qui perturbait ses sens, comme pour cacher sa gêne et resta à l’écoute des tempêtes intérieures qu’elle était en train de déchaîner. Consciente de son pouvoir, elle se doutait bien de ce que devait ressentir son nouvel ami, depuis si longtemps privé de présence féminine et des plaisirs de l’amour. Elle reste ainsi lovée jusqu’à ce que se noue un dialogue attendu. Ce n’était pas à elle d’en prendre l’initiative.

- Pourquoi es-tu venue ?

C’était une question banale. Dans son trouble, il n’avait rien trouvé d’autre à dire.

- N’es-tu pas heureux de me voir ?

Un silence chargé de tous les mots retenus, soit par pudeur, soit par le simple fait qu’ils n’étaient qu’aux premiers balbutiements d’un échange désiré, retombait sur eux et devenait pesant. Pour se donner le change, Loïc cherchait à analyser les parfums subtils qui émanaient de la chevelure de Leila, abandonnée contre lui. Il se sentait prématurément propriétaire de biens qui ne lui appartenaient pas. Malgré tout, sa main errant sur cette délicate épaule féminine dénudée, prenait déjà la mesure des frissons qu’elle suscitait.

- Oh, si ! Mais ta visite est si inattendue ! Je ne pensais pas que tu oserais venir.

- Je reviendrai aussi souvent que tu le voudras. Si tu le veux, désormais tu ne seras plus jamais seul. Nous devions nous rencontrer : cela, je le sais.

Il lui raconta son rêve de la nuit. Elle l’écoutait sans l’interrompre. Chaque mot résonnait dans son âme. Chaque séquence de son récit venait à point nommé répondre à ses attentes. Ce n’était pas un hasard si elle avait eu envie de venir à la grotte, ce matin.

- Que penses-tu de tout cela, Loïc ?

- Crois-tu à la prédestination ?

- Pourquoi me demandes-tu cela ? Tu commences à m’intriguer.

- Parce que j’ai le sentiment que c’est ce que nous sommes en train de découvrir. Tu étais dans mon rêve et je t’y ai vu telle que tu m’es apparue près du vieil olivier. Maintenant, tu es là et tu me troubles infiniment.

- C’est réciproque, Loïc. Tu ne peux pas savoir à quel point !

A partir de ce jour, ils ne se quittèrent pratiquement plus. Ils se donnaient souvent rendez-vous dans les collines : il l’aidait à garder ses moutons. Il prenait plaisir à la regarder vivre et s’épanouir à ses côtés. Elle apprenait de lui à rechercher dans toutes les manifestations de la nature l’image du Divin. Il était devenu son guide spirituel et savait lui enseigner que la prière n’est pas quelques balbutiements ressassés au fil des heures, mais l’offrande de tout son être et de tous ses désirs, comme une respiration profonde dont le souffle irait se mêler aux vents de l’Infini.

On aurait pu penser que cette promiscuité, quasi journalière, allait immanquablement les pousser vers une intimité plus charnelle. Ils étaient jeunes et beaux, dans la force de l’âge. Ils étaient seuls, livrés à eux-mêmes. Ils auraient pu se laisser aller à s’aimer sous le couvert de taillis accueillants ou à l’abri de la grotte de Gouraya. Il y avait tout un mystère, dans cette réserve et dans cette pudeur qu’ils avaient adoptée. Comme si, n’ayant pas succombé aux premières sollicitations de l’amour, une porte s’était refermée sur leurs envies.

Pourtant, ce n’était pas tout à fait exact. Loïc, même s’il se voulait de plus en plus détaché des biens de ce monde et de ses plaisirs, était troublé plus que de raison par cette jeune femme qui avait entrepris, comme une laborieuse et patiente araignée, de tisser la toile de sa féminité autour de sa fragilité d’homme. A chaque rencontre, il espérait une circonstance, une invite, même secrète, un regard changeant sous l’effet d’un trouble incontrôlé ou, de sa part, une pulsion soudaine contre laquelle il lui aurait été impossible de résister. Il savait bien que c’était à l’opposé de cette simple amitié qu’ils avaient voulu s’imposer comme limite. Pourtant, il n’était plus certain de pouvoir s’en tenir à une relation aussi sage. Leila était trop belle, irradiait trop de charme, était trop présente dans sa vie de tous les jours et ses parfums de femme en fleur trop enivrants, pour ne pas lui faire perdre la tête. Devait-il prendre cela comme une tentation venue du Ciel ? Non ! Il était libre d’aimer. Il ne s’était engagé en aucune façon dans les renoncements de la chair. Il n’avait pas prononcé de vœux comme les moines des monastères de la vieille Europe. Il aimait seulement s’entretenir avec l’Éternel et glaner, au fil des jours, quelques nouvelles révélations susceptibles de le mener plus loin sur le chemin de la Connaissance. Mais, s’il avait toutes les apparences d’un Sage, il n’en était pas moins homme. Il avait fallu cette rencontre pour donner à ses aspirations d’autres orientations et à ses rêves des troubles nouveaux.

C’était comme un amour en attente, où chaque partenaire s’invente des réserves. Pourquoi ? Par peur peut-être de voir se briser cette amitié exceptionnelle qui les rendait si merveilleusement heureux.

Leila, elle, se contentait d’arbitrer ce combat qui se livrait silencieusement dans le jardin secret de son ami. Son intuition de femme ne pouvait l’ignorer, mais pour rien au monde elle aurait essayé d’en forcer la porte. Néanmoins, elle se voulait disponible aux éventuelles invites de Loïc. Elle était prête à se donner, sans toutefois faire le premier pas. Leur amitié la comblait et elle tenait à la conserver, même si, au plus profond d’elle-même, elle espérait des rapprochements plus intimes.

Quoi qu’il en soit, il eut été difficile de faire une analyse plus précise de leurs états d’âme. Comment définir une limite exacte entre l’amour et l’amitié ?

***

Somme toute, une insouciance apparente et une complicité troublante, à la limite d’une sensualité affichée, entraînaient peu à peu le jeune couple sur la pente glissante de leurs désirs inassouvis.

Les caprices du temps allaient sournoisement devenir leurs complices. En cette fin d’après-midi, le ciel se couvrit de lourds cumulus menaçants. L’île de la Baigneuse, sous le souffle trop chaud d’un orage prévisible, avait revêtu son manteau des mauvais jours. Inquiète, Leila, au moment de regagner la maison de son maître, scrutait le ciel avant de se mettre en chemin. La crête des collines s’auréolait de lueurs fugitives suivies de grondements révélateurs. Elle préféra mettre ses moutons à l’abri d’un surplomb rocheux et attendre sagement que la menace s’estompe.

- Il est plus prudent de rester à l’abri, Leila. Entre ! Je te raccompagnerai plus tard.

Le ciel, obscurci par sa lourde chape de plomb, glissait jusqu’au fond de la caverne un crépuscule précoce. Jamais Leila et Loïc ne s’étaient attardés à goûter ensemble les premières heures du soir. L’ombre, peu à peu, les invitait à oser des approches nouvelles. Le souffle de la jeune femme, attisé par les exigences de sa féminité mise en turbulence, était venu érotiser les lèvres de son ami. Ni l’un, ni l’autre ne put se soustraire à ce baiser qu’ils s’étaient trop longtemps refusés. Dehors, l’orage pouvait maintenant déchaîner ses colères, ils ne l’entendaient plus. Emportés par une spirale de vertiges semblable à celle des premières révélations de Loïc, bouche contre bouche, ils restaient soudés l’un à l’autre, goûtant déjà l’attrait d’une capitulation consentie. Sans un mot, laissant la passion guider leurs gestes au rythme de leurs abandons, ils s’offraient leurs premiers frissons. La blanche tunique de Leila, malmenée par les mains fébriles de Loïc, avait glissé sur ses épaules, laissant apparaître des seins déjà durcis sous l’effet des premiers embrasements. Comme deux émissaires venus quêter des caresses plus précises, ils se dressaient à la fois exigeants et soumis. Son ventre se soulevait au rythme de la houle de ses envies. Elle exprimait des impatiences que seule la virilité de l’homme pouvait désormais satisfaire. Loïc la débarrassa de ce morceau de tissu devenu inutile et le corps de Leila apparut dans toute la splendeur de sa nudité. Elle s’ouvrit à lui, prête à la possession. Il avait attendu ce signal pour se glisser en elle avec une infinie tendresse. Après une joute amoureuse qui les conduisit aux plus incroyables des désordres, ils restèrent longtemps prisonniers l’un de l’autre, échangeant leurs secrets les plus intimes.

Mais, au moment où ils sombraient dans le sommeil, ils furent conviés à une découverte tout aussi troublante que celle qu’ils venaient de vivre. Leur conscient, assagi par la douce torpeur qui suit les moments d’abandon, ils étaient prêts pour entreprendre ce pèlerinage onirique. Alors, le tourbillon de la spirale les emporta vers des lieux intemporels. Peu à peu, les images devinrent de plus en plus précises. Ils se trouvaient enchaînés dans un cachot aux murs froids et humides. Loïc avait reconnu l’endroit. Seuls dans ce lieu sinistre, ils essayaient vainement de se rapprocher l’un de l’autre, mais leurs chaînes les en empêchaient. Conscients qu’ils étaient en train de vivre leurs ultimes instants, ils avaient envie de se donner l’un à l’autre avant que le bourreau ne les sépare définitivement. Pourquoi étaient-ils là ? Qu’avaient-ils fait pour mériter un tel châtiment ?

Quand ils se réveillèrent, la chaleur de leurs corps enlacés les rassura. Le ciel s’était dégagé. La nuit était maintenant complètement tombée. Ils étaient à la fois heureux de leur première étreinte et bouleversés par ce rêve prémonitoire : du moins, ils avaient la conviction que s’en était un. Ce ne pouvait être un songe ordinaire.

Il était temps de se mettre en chemin. Comme des amoureux attardés après un rendez-vous, ils se hâtaient maintenant vers la demeure du maître de Leila. Les moutons, peu habitués à une telle précipitation, sautillaient en désordre à leur côté. Eux, encore plongés dans une sorte d’état de grâce, la main dans la main, goûtait en silence le trouble qui persistait à les envahir. Pourquoi auraient-ils éprouvé le besoin de parler ? C’était la communion de deux êtres plongés dans leurs pensées profondes, ne voulant pour rien au monde rompre une telle harmonie.

* * *

Ils arrivèrent enfin en vue de la propriété de Da Hocine, le maître de Leila.

La vaste demeure s’étalait au creux d’un vallon, entourée de prés et de champs d’oliviers. Les clochettes du troupeau allumèrent des carrés de lumière dans les murs assoupis du bâtiment principal. Le maître, tenant fermement en laisse deux molosses aux allures dissuasives, vint bientôt à leur rencontre. D’un âge certain, il avait des allures de patriarche laissé pour compte au milieu d’une solitude dorée. Il étalait avec une certaine arrogance une autorité qui contrastait avec l’attitude du couple qui s’avançait vers lui, conscient d’être pris en faute.

- Ce n’est pas dans tes habitudes, Leila, de rentrer si tard. Je n’aime pas te savoir dans les collines après la tombée de la nuit. Qui est cet étranger qui t’accompagne ?

- J’ai été surprise par l’orage et je me suis abritée chez Loïc. C’est un ami de rencontre et tu n’as rien à craindre de lui. Il a tenu à me raccompagner. Pardonne-moi si je t’ai causé quelque inquiétude.

- C’est bon ! Il sera mon invité, ce soir. Parque tes moutons et ensuite, tu mettras le couvert.

Tandis que Leila vaquait à ses occupations, il s’était rapproché de Loïc. Il toisa tout d’abord l’étranger, mais peu à peu son regard se fit plus amical.

- Qui es-tu ? Je ne t’ai pas encore rencontré sur notre île.

Loïc, avec sa simplicité naturelle, entreprit de se présenter à son hôte. La glace était rompue. Les chiens, libérés de leur chaîne, escortaient rassurés les deux hommes, en se frottant à leurs jambes, jusqu’au vaste patio où s’affairait déjà Leila. Da Hocine, en signe de bienvenue, avait sorti sa cruche de terre cuite, pleine de ce petit lait si particulier à cette île. Loïc apprécia cette hospitalité spontanée. L’endroit était paisible et cossu, mais sans ostentation. Les murs blancs reflétaient la lumière des torches disséminées aux quatre coins de cet espace et tiraient des ombres sur les colonnes supportant les corniches. Sur la grande table rustique désormais dressée, sur laquelle s’étalaient les prémices d’un délicat souper, d’imposants chandeliers mettaient en relief les plats proposés.

Leila évoluait dans ce décor qui lui était familier, avec une grâce qui s’ajoutait avec bonheur à son charme naturel. En la regardant, Loïc ne pouvait s’empêcher de rêver aux jours à venir si pleins de promesses qu’il leur serait donné de vivre. Sous l’effet de son amour nouveau, son âme était partagée en deux. Une partie l’invitait à poursuivre les joies subtiles de ses méditations, l’autre avait rejoint les rives enchanteresses qui bordaient le cœur de son amie et s’y était englouti.

A la fin du repas, le maître des lieux connaissait un peu mieux son invité, mais il était devenu songeur. N’était-il pas le témoin d’une réalité peu banale ? Il avait devant lui une espèce d’ermite qui, malgré toute la sagesse que laissaient pressentir ses propos, semblait être tombé amoureux de sa fille adoptive. Il en éprouvait autant d’étonnement que de frustration.

Se sentant en confiance et peut-être un peu grisé par des libations excessives, Loïc se laissa aller à des confidences plus intimes. Il entreprit de raconter à Da Hocine ses successives révélations. Leila, connaissant son maître, pressentit quelques dangers à de tels épanchements. Vainement elle essayait d’attirer l’attention de son ami pour tenter de le freiner dans le flot de ses confessions, mais ce fut peine perdue. Le visage de Da Hocine avait changé d’expression. Recroquevillé sur son lit d’apparat, les yeux plissés sous l’effet d’une attention trop soutenue, à la limite de l’incrédulité, il se taisait. Il semblait se demander jusque dans quelles extravagances son visiteur était capable de l’entraîner.

- J’ai été ravi de faire votre connaissance Cependant, permettez-moi de vous donner un conseil. Ici, sur notre île, il est des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder. Je vous ai écouté avec attention, même si je suis hostile à ce genre de discours. D’autres n’auraient pas été aussi indulgents. Oui, "indulgents", c’est le mot qui convient. Imaginez que vos paroles arrivent aux oreilles des Taleb de la Madersa où à celles de l’imam de la mosquée. Elles feraient fondre sur vous les pires anathèmes. Pour moi, je m’efforcerai de les oublier, quoique je n’aime pas beaucoup voir Leila mêlée à tous ces dangereux propos. Nous vivons en paix grâce à notre religion qui est l’Islam. J’ai déjà entendu parler de ce genre de révélations et je ne vous soupçonne pas de mensonges, mais suivez mon conseil : à l’avenir, soyez plus discret. Il y va de votre tranquillité. Autre chose encore. Mon intuition me dit que vous devez avoir avec Leila dépassé les limites de la simple amitié. Je lai vu dans son regard : il n’est plus le même. Ne continuez pas dans cette voie. Laissez-la tranquille ! Sinon, ma compréhension d’aujourd’hui pourrait bien se muer demain en une réelle hostilité. C’est une musulmane, comme nous tous sur cette île. Elle ne saurait compromettre sa vie avec un homme d’une autre religion. La porte de ma demeure vous sera toujours ouverte, tant que vous resterez dans les limites de nos accords. Maintenant, regagnez la grotte de Gouraya. Soyez prudent. La nuit, les sentiers ne sont pas toujours sûrs pour les étrangers de passage. A bientôt peut-être !

Loïc prit congé. Il chercha du regard Leila, mais celle-ci, docile aux injonctions de son maître, avait déjà regagné sa chambre. Il reprit, en passant sous le porche, son bâton, son vieil ami de toujours, qui ce soir aurait pour mission de soutenir sa nouvelle misère sur le chemin de ses nouvelles solitudes. C’était pour lui une frustration intolérable de ne plus sentir la petite main fragile de Leila présente à la saignée de son bras. En une seule journée, une seule nuit, il avait tout gagné et peut-être tout perdu.

** *

Quand il arriva à la grotte, un oiseau de mauvais augure (quelque rapace égaré ou voleur) sortit de la caverne. Loïc s’assit sur une souche noueuse, lui rappelant celle d’un vieil olivier, témoin d’une rencontre. Il observait le Ciel avec des yeux nouveaux, embués d’une détresse profonde. La constellation de Vénus avait disparu dans la brume. C’était l’heure où le besoin de prière envahit les âmes. Alors, il pria. Mais il avait du mal à faire taire ses colères contre un Dieu devenu subitement sadique, qui, après lui avoir fait miroiter les espérances les plus folles, venait le frustrer de ses nouveaux bonheurs. Il s’endormit enfin et fut plongé dans un rêve, à la limite du cauchemar.

Comme une brise légère, un carré de lin blanc, si joliment plissé, venait caresser son visage. Ce voile léger s’était échappé du buste d’une jeune bergère abandonnée aux premières exigences de l’amour. Il tentait en vain de saisir l’objet de toutes ses attentes. C’était comme un mirage impalpable et fuyant. Seule réalité : il flottait autour de sa couche, désormais solitaire, un parfum des plus tenaces. C’était celui qu’avait laissé en partant sa douce Leila !

Peu à peu, les démons de la nuit, jaloux des bonheurs des êtres d’ici-bas, l’entraînèrent vers des enfers oubliés dans l’incertitude du temps. Il se retrouva prisonnier d’une geôle déjà révélée. À côté de lui, un jeu de chaînes aux entraves ouvertes, le plongea dans une dure réalité. La compagne de ses rêves, dispensatrices de ses premiers plaisirs, n’était plus là pour le soutenir dans son intolérable misère.

***

Leila promenait sa peine sur les sentiers des collines, indifférente à la présence de ses moutons qui se pressaient autour d’elle. On aurait dit qu’ils comprenaient le désarroi de leur bergère et ils venaient d’instinct se serrer contre elle, comme pour lui faire oublier sa tristesse. Touchée dans son corps et dans son âme par l’ostracisme sévère de son maître, elle s’interrogeait sur le devenir de son amour naissant. Elle ne pouvait supporter l’idée d’une séparation définitive avec celui qui avait si intensément répondu à ses attentes.

Complice de ses désirs, il lui arrivait de mener son troupeau à proximité de la grotte de Gouraya, dans le secret espoir d’apercevoir Loïc. A chaque fois, elle en revenait un peu plus détruite. Elle savait qu’un jour elle se verrait obligée d’outrepasser les interdictions, au risque de compromettre un "statu quo" garant de sa tranquillité.

Ce jour-là, elle avait laissé ses moutons à la bergerie. C’était un de ses rares jours de repos. Elle était descendue au village. Oisive, elle arpentait les ruelles devenues subitement inhospitalières. Les gens ne l’avaient pas saluée au passage et certains même, gênés, avaient détourné leur regard à son approche. Pourquoi ? La rumeur avait-elle déjà accompli son oeuvre dévastatrice ? Était-on au courant de sa conduite avec l’étranger ? Allait-elle être rejetée par ces gens qui avaient l’habitude de l’entourer de toute leur affection ? Subitement, elle se sentit sale, comme si les autres pouvaient lire sur son front la marque révélatrice de ses premiers abandons. Elle se hâta de faire les quelques emplettes qu’elle s’était promise de faire, presque honteuse de venir braver l’indifférence ou l’hostilité générale. Puis, comme Loïc, elle s’attarda sur le petit port déserté aux heures chaudes de la journée. Là, au moins, elle n’aurait pas à subir la réprobation générale.

Un vieux pêcheur en rupture de ban, assigné à résidence sur les rives de son ancien domaine, la regardait venir. Il avait le regard délavé de tous les marins, emprunt de rêverie et de tous les mystères du monde, abrité sous la casquette typique de tous ses congénères. On aurait pu le comparer à une vieille barque échouée, attendant pour se désintégrer les verdicts du temps. Leila le connaissait bien et aimait à lier conversation avec ce vieux vétéran des mers. C’était pour elle un enchantement de l’écouter psalmodier d’une voix monocorde l’histoire décousue de ses épopées, bien souvent imaginaires. Lui, il s’était pris d’amitié pour cette fille des collines qui savait l’écouter sans sourire, lorsqu’il dépassait sans vergogne, dans ses récits, les limites de l’affabulation.

Leila le salua. Avant de lui répondre, le vieux pêcheur jeta un regard inquiet vers le village pour voir s’il n’était pas épié. Son attitude n’échappa pas à Leila.

- Tu ne vas pas toi aussi me rejeter ? Qu’ai-je fait pour mériter le jugement de tous ? J’ai besoin de toit aujourd’hui plus que d’habitude. J’ai besoin de t’entendre… Dis-moi que tu es toujours mon ami !

Il la regarda avec toute sa tendresse habituelle. Un sourire bienveillant éclaira les rides de son visage.

- Ma chère Leila, je m’interroge à ton sujet. Moi, je ne te juge pas. J’aimerais savoir simplement si ta liaison avec l’étranger est l’aboutissement d’un amour sincère. Si c’est le cas, je bénirai tes amours. Mais les habitants de cette île ne sont pas aussi conciliants que moi. Ils s’arrogent le droit de critiquer ta conduite. Qui a pu les renseigner ? Je l’ignore. Il est vrai que tout arrive à se savoir dans une aussi petite île que la nôtre.

- Mon maître m’a interdit de revoir Loïc, mon ami, et, jusqu’à présent, je lui ai obéi. Mais je ne crois pas que j’aurai la force de renoncer à lui. C’est une passion dévorante qui va bien au-delà de la raison. J’ai l’impression que je l’attendais depuis toujours. Comprends-tu cela ? Crois-tu comme moi à la prédestination ? Un jour peut-être, je pourrai t’en dire davantage à ce sujet. Que me conseilles-tu ? J’ai besoin de tes lumières ! Tu es désormais le seul à pouvoir m’aider.

Le vieil homme haussa les épaules en signe d’impuissance. Il était conscient que les mots qu’il pourrait prononcer ne seraient pas en mesure de satisfaire sa jeune amie. Il était bien obligé de se rendre à l’évidence, qu’en cet instant, elle lui demandait quelque chose de plus important que de lui raconter ses éternelles histoires. Il en était à la fois flatté et terriblement désarmé pour lui être d’un quelconque secours.

- Que veux-tu que je te dise ? De toute façon, la rumeur publique est en train d’accomplir son sale travail. Jette un regard vers la mosquée. Imagine-toi que des propos malveillants te concernant arrivent jusqu’aux oreilles du grand cheikh, le plus intransigeant des imams. L’indulgence n’est pas sa qualité première. Ils risquent de te juger comme la plus misérable musulmane qui s’est laissée séduire par un étranger sans foi et sans lois. Il n’hésitera pas à te condamner sans la moindre possibilité d’appel. A mon avis, je ne vois pour toi qu’une solution. Va au devant du risque qui pèse sur toi. Va frapper à la porte de la zaouïa, comme une simple croyante désireuse de se faire pardonner ses fautes. Non, ne me dis rien. Je sais que tu juges ta conscience sans tache, mais il y va de ta tranquillité. Regarde ce dôme et ce minaret qui dominent notre île. Ils abritent, au même titre que les forteresses païennes, le pouvoir absolu. Ne te dresse pas contre ce pouvoir !

* * *

Leila s’était mise en route. Le soleil était à son zénith lorsqu’elle arriva à l’entrée de la zaouïa. Elle hésita un long moment avant de frapper à la porte qui donnait l’accès à ce lieu vénérable. La bergère était devenue semblable à une brebis égarée dans la solitude de ce lieu aride, où les herbes folles ne poussaient plus. Derrière ces murs séculaires, s’abritaient des croyances redoutées qu’elle allait devoir affronter.

L’endroit avait paru idéal et sinistre pour y rédiger les plus extrêmes des fetwas et dispenser le plus rigoriste des enseignements. Pour Leila, c’était plus qu’un présage ou une coïncidence. Cette évocation lui donnait le sentiment qu’en franchissant cette enceinte, tous ses rêves allaient s’écrouler en une vision de fin du monde.

Un long moment après que les coups frappés eurent fini de résonner sous les voûtes de l’ancienne bâtisse, la porte s’ouvrit et révéla par la même occasion le visage suspicieux d’un jeune gardien en gandoura.

- Je suis venu m’entretenir avec le grand cheikh. Pouvez-vous lui annoncer ma visite ?

Dans un claquement sec, le rabat de bois s’était refermé sur la curiosité satisfaite du jeune gardien. Ses pas décroissants résonnèrent un moment sur le dallage du sol, pour revenir, comme un ressac, réveiller les appréhensions de Leila. Un bruit de serrure, le grincement de la lourde porte pivotant sur ses gonds et l’obscure zaouïa dévoila à la visiteuse ses premiers secrets. Une cour, au milieu de laquelle trônait un jet d’eau s’épanchant dans une vasque de pierre, répercutait l’ombre des colonnades qui la cernaient. Elle avait emboîté les pas de son guide qui, toujours aussi muet, la conduisit jusque dans la salle de prière. Dans celle-ci, la lumière descendait en ombres modifiées de quelques rares fenêtres ornées de vitraux. Au fond de la salle, une estrade du haut de laquelle le grand cheikh haranguait chaque jour ses disciples dévoués avec ses prêches qui faisaient trembler toutes les bonnes âmes de l’île. Leila se demanda à ce moment là si le maître des lieux allait savoir l’écouter avec bienveillance. Elle n’eut pas le loisir de se poser d’autres questions. Dans l’encadrement de la porte donnant sur les mystères impénétrables de la zaouïa, la voix du grand cheikh, tranchante comme un couperet, déchirait le silence.

- Je t’attendais !

Leila s’était courbée devant l’apparition, la gorge nouée, terrorisée par la solennité des lieux et la froideur calculée de son hôte. Incapable de prononcer une parole, elle s’en remettait à la Providence pour espérer obtenir une issue favorable à sa démarche.

- Les rumeurs qui courent à ton sujet sont parvenues jusqu’à moi. J’imagine que tu es consciente de la gravité de ta faute. Néanmoins, je prends acte de ta démarche d’aujourd’hui. J’espère que c’est le signe de ton repentir. As-tu réellement renoncé à revoir cet étranger que l’on nomme Loïc, comme ton maître te l’a demandé ? Dans quel état d’esprit es-tu venu demander le pardon d’Allah ? Je ne suis pas contre l’amour des hommes, mais cet amour a ses règles et tu ne les as pas observées. Une musulmane ne fornique pas avec le premier venu. Jamais plus tu ne pourras te présenter pure et vierge devant Allah. Où avais-tu donc la tête ? Mais il y a plus grave dans ton cas : c’est d’avoir prêté une oreille attentive aux élucubrations de cet étranger et de t’être imprégnée de ses discours. Ce Loïc intrigue la population de l’île par des propos et des pratiques que notre religion, l’Islam, réprouve. Il n’y a pas de spiritualité en dehors de notre livre sacré, le Coran. Pour nous, c’est un hérétique, un impie. Nous ne le supporterons pas longtemps sur notre territoire.

Les paroles du grand Cheikh avaient d’emblée pris un sens et un ton qui ne laissaient à Leila aucune chance d’obtenir la moindre écoute favorable à ses éventuels plaidoyers. Cependant, elle entreprit d’une voix hésitante de formuler sa défense.

- Sidi, qu’ai-je fait de si mal pour ne pouvoir espérer, par votre intermédiaire, l’indulgence d’Allah ? Il m’est arrivé de parcourir le Coran et d’y lire la valeur accordée à l’amour entre les hommes. Il y avait tant d’amour dans mon attitude ! Je ne suis pas une brebis égarée qui a laissé le troupeau pour se lancer à la recherche du vice. Moi, je suis venu de mon plein gré frapper à la porte de l’amour. Pourquoi suis-je venue ? Je suis venue pour essayer de comprendre et pour que vous m’expliquiez pourquoi je n’ai pas le droit d’aimer. Il n’y avait aucun vice de ma part à me rendre aux exigences de la passion. Comment puis-je, en même temps, me plier à vos règles et conserver l’amour de Loïc ? C’est un homme bon. Ce n’est pas un hérétique. Il passe son temps à la recherche de Dieu, même si les chemins qu’il emprunte sont un peu différents des vôtres.

- Ne parle pas de cette manière ! Tu as commis le péché de chair. Je te le répète, ce n’est pas cela l’amour. Comment veux-tu que je te pardonne ? Tu ne regrettes même pas ton acte. Mieux, tu me demandes ma bénédiction pour te permettre de continuer à te vautrer dans la luxure ! C’est haram ce que tu fais, tu m’entends, c’est haram…

D’un ton virulent et acerbe à la fois, le grand cheikh semblait tenter d’exorciser ses frustrations personnelles, en fustigeant la conduite de cette pécheresse qui s’était octroyé des plaisirs que le code islamique qui régit sa féminité lui interdisait de connaître. A son corps défendant, où à la limite de la reddition, son inconscient enfantait au plus profond de sa chair des désirs interdits. La vue de ce jeune corps de femme prosterné trop près de sa chasteté, risquait d’envoûter son âme, s’il ne réagissait pas à l’instant même. Il avait envie de lui crier, le doigt pointé sur sa folle attirance, cette injonction libératrice : "Qu’Allah te maudisse diablesse" !

- Vas-t-en ! Je réserve mon jugement, mais il n’est pas question pour moi aujourd’hui de t’aider à te racheter auprès d’Allah. Tes sentiments t’égarent. Tiens compte de mes avertissements, si tu ne veux pas te retrouver enchaînée dans un cul de basse fosse, au plus profond de notre mausolée. Disparais de ma vue. Je n’ai été que trop indulgent à ton égard.

Leila s’était redressée. Sans un mot, les yeux rivés sur son interlocuteur borné, jetant comme par bravade un dernier trouble dans la vieille carcasse de cet ascète arrogant et trop sûr de lui, elle regagnait à reculons l’entrée du parloir, où l’attendait son guide. Subitement, elle ne considérait plus sa tentative de dialogue comme un échec. Elle avait fait ce qui lui paraissait bon de faire. Elle n’avait pas été écoutée. Eh bien, à la grâce de Dieu ! Lui au moins devait la comprendre. C’était le Dieu de Loïc et, à ce titre, il ne pouvait être que plein de bonté.

Sous un soleil de plomb, lui aussi sans pitié, elle redescendit de la zaouïa. Elle contourna le village qu’elle n’avait pas envie d’affronter une deuxième fois. Elle passa le petit pont de bois et se dirigea sans hésiter vers la grotte de Gouraya.

***

La grotte paraissait bien silencieuse. Leila, le cœur battant à la pensée de revoir Loïc, pénétra dans le sanctuaire de ses premières amours. Elle eut beau scruté les ombres de l’excavation, son ami n’était pas là pour l’accueillir. Elle ressentit, à ce moment-là, une étrange impression d’abandon. Encore tout de même traumatisée par sa visite au grand cheikh de la zaouïa, elle aurait voulu pouvoir se jeter dans les bras de son amant, en lui criant sa résolution de passer outre aux avertissements du marabout. Elle avait besoin de se sentir écoutée, protégée et confortée dans la décision qu’elle venait de prendre. Soudain, elle se mit à douter. Et si Loïc s’était rendu à une décision plus sage et avait décidé de renoncer à elle, ne serait-ce que pour la protéger ?

Envahie par une intolérable lassitude, elle s’assit à l’entrée de la grotte. Ses mains, voilant son visage défait, ne pouvaient dissimuler les larmes de découragement qui ruisselaient sur ses joues. Au plus fort de sa peine, les hoquets de ses sanglots soulevaient sa charmante poitrine.

Les gémissements de son âme avaient été entendus. Avec une infinie tendresse, un bras venait d’assiéger ses épaules délicates. Alors, dans un frisson de bonheur, elle se sentit délivrée de ses appréhensions. Par ce simple geste, son amant venait ressusciter l’incroyable symbiose qui avait su les unir. Incapable de prononcer une parole, elle lui tendit ses lèvres. Elles avaient encore le goût salé et amer de ses déceptions envolées. Dans ce moment privilégié, les paroles étaient inutiles.

Loïc prit dans ses bras sa chère poupée fragile et alla en agrémenter sa couche. Le cadran de leurs âmes marquait l’heure des épanchements. Ils furent obligés de s’y soumettre. Leila se souvint de sa première offrande à l’amour et, avec exigence, elle signifia à son amant qu’elle était prête à le recevoir.

Peu à peu, leurs tempêtes intimes s’apaisèrent. Ils restèrent là, savourant ces instants de quiétude qui succèdent toujours aux tempêtes amoureuses. A nouveau réunis, ils étaient parfaitement conscients des risques qu’ils prenaient en outrepassant les interdits.

Elle le mit au courant du déroulement de son entrevue avec le grand cheikh, mais dans des termes apaisés. Ils rirent même en évoquant les tentations du vieux marabout troublé par le charme évident de sa visiteuse.

Leila crut plus sage de ne pas s’attarder, ce jour-là. Avant de regagner la demeure de son maître, elle alla se refaire une beauté au bord du petit ruisseau qui serpentait à deux pas, comme pour effacer les traces de ses débordements. Un dernier adieu à Loïc et elle disparut derrière les taillis, en sautillant comme une jeune biche heureuse de sa liberté retrouvée. Un chant nouveau émanait des profondeurs de son âme : c’était comme une action de grâce qu’elle adressait confiante au Maître de sa destinée.

***

Au fur et à mesure de leurs rendez-vous, ils abandonnèrent toute prudence. Ils n’avaient plus envie de se cacher. Qu’importe les interdictions et la désapprobation générale ? Comme une fleur aux premiers balbutiements de son éclosion, leur amour devait s’épanouir quelles que soient les menaces du temps.

La grotte de Gouraya était devenue, au fil des jours, le cocon douillet dans lequel grandissait leur passion. Mais leur intimité ne s’arrêtait pas là. Leila emboîtait le pas de Loïc sur les chemins d’une spiritualité enrichissante qui les menait à des extases communes. De temps à autre, la méditation leur apportait de nouvelles réponses à leur soif de connaissances.

Peu à peu, ils s’enhardirent à descendre ensemble au village. C’était leur façon de montrer à tout le monde leur détermination de vivre selon leurs désirs. Seul, le vieux pêcheur les gratifiait de sa bienveillance habituelle, même si quelquefois, il se permettait de leur donner de judicieux avertissements… Il connaissait mieux que quiconque les us et coutumes de son île. Il savait qu’un jour ou l’autre, la vindicte générale allait se déchaîner sur le jeune couple qui lui faisait don de son amitié. Dans ses longues heures de rêverie, il se prenait à échafauder les plans les plus fous, pour leur venir en aide, le moment venu.

* * *

Ce soir-là, Loïc revenait d’un de ses rendez-vous habituels dans les verts pâturages où Leila faisait paître ses moutons. L’après-midi avait été, à l’image de cette rencontre, chaud et inondé de soleil. Tout en se rapprochant de sa caverne, il revivait chaque moment de leur intimité. Il s’apprêtait à enjamber le petit ruisseau, quand brusquement quatre bras le saisirent. L’attaque avait été si prompte, qu’il n’avait pu esquisser aucun mouvement de défense. Il se retrouva les mains liées derrière le dos et les deux pieds entravés. Les deux hommes qui l’avaient agressé connaissaient bien leur affaire. Ils l’obligèrent à le suivre sur le sentier escarpé qui descendait vers le village. Ils en traversèrent les premières maisons, sous l’œil goguenard de quelques habitants. Pour emprunter le chemin qui grimpe vers la zaouïa, ils longèrent le petit port.

Le vieux pêcheur les aperçut et comprit tout de suite la situation. Les hostilités étaient ouvertes. Il savait que désormais, il était le seul à pouvoir secourir Loïc. Apparemment indifférent, il les laissa passer, conscient du rôle qu’il s’était lui-même attribué. Il allait se donner le temps nécessaire pour mettre en oeuvre le plan qu’il avait mûri dans sa tête. C’était un vieux sage et il savait que précipitation ne rime jamais avec efficacité. Il se contenta de regagner son vieux bateau qui lui servait de demeure. Là, un oeil indiscret aurait pu le voir s’adonner à un drôle de travail. Il mit de l’ordre dans son embarcation, passa un long moment à en vérifier les gréements, puis s’en éloigna, pour revenir bientôt chargé de bien étranges fardeaux Tout laissait à penser qu’il s’apprêtait à reprendre la mer. Mais quelles étaient ses intentions ?

* * *

Dès son arrivée dans la Madersa, Loïc fut confronté au grand cheikh. L’entretien fut de brève durée.

- Tu as eu tort de me défier ! Te voilà bien avancé. Tu risques de croupir longtemps à l’ombre de ces murs, avant que tu ne passes devant le Grand jugement d’Allah. Tu ne connais pas encore la sanction réservée à ceux qui bafouent les règles de notre communauté. Étais-tu assez insensé pour croire que nous allions te laisser contaminer les croyants de notre île par tes élucubrations de chrétien damné ?

- Je n’ai jamais fait oeuvre de prosélytisme. Je vis mes propres croyances et je me sens aussi près de Dieu que les disciples de ta zaouïa. Je viens d’un pays plus tolérant que le vôtre et je n’arrive pas à m’habituer à vos façons de juger votre prochain. Est-ce là la foi que vous êtes sensés enseigner ?

- Je te trouve bien arrogant ! Dans ta situation, il serait pour toi plus sage de changer de registre. J’ai aussi un autre délit à te reprocher. Qu’as-tu fait de Leila ? Cette bonne musulmane est devenue, par ton entremise, une pécheresse lubrique. Tu as tellement de pouvoir sur elle, qu’elle n’a tenu aucun compte de mes avertissements. Elle devra subir le même sort que toi. Dans un premier temps, j’ai voulu l’épargner : c’était une erreur de ma part !

Il fit un geste du bras et, sans ménagement, Loïc fut emmené hors de la vue du marabout. Les bas-fonds de la Madersa étaient aménagés en cachots. Il allait avoir le loisir d’en goûter l’inconfort et l’insalubrité.

* * *

Aux premières lueurs du jour, le vieux pêcheur se mit en chemin, à la recherche de Leila. Les heures étaient comptées pour essayer de la faire échapper au danger imminent qui la guettait. Il fit un détour pas la grotte de Gouraya. Elle n’y était pas. Alors, il passa de l’autre côté de la colline, en direction de la demeure de Da Hocine. Il la vit occupée à sortir ses moutons de la bergerie. Par prudence, il resta à l’écart, préférant attendre son passage sur le sentier qu’elle serait obligatoirement obligée d’emprunter.

Ce n’était pas dans ses habitudes d’errer ainsi dans la campagne. Aussi, dès qu’elle l’aperçut, Leila s’alarma. La venue du vieux pêcheur ne pouvait être que de mauvaise augure.

- Que viens-tu faire dans les collines ? Je pressens que tu es porteur de mauvaises nouvelles et que tu viens m’en avertir.

- Tu ne te trompes pas. Loïc a été arrêté par les hommes du grand cheikh, hier soir. Ils ne vont pas tarder à te rechercher. Du moins, je le suppose. Alors, écoute-moi bien. A la tombée de la nuit, je vais tenter de le faire s’évader. Toi, tu rejoindras discrètement mon bateau et tu t’y cacheras en nous attendant. Rassemble tes affaires. Nous allons quitter l’île. Es-tu décidée à partir avec nous ?

- Tu n’as pas à me le demander. Je serai là, à l’heure du rendez-vous. Mais toi ? Tu ne vas pas, à ton âge, t’exiler à cause de nous ?

- J’ai pris ma décision. Je connais la mer mieux que quiconque et c’est mon bateau. Je saurai où vous mener pour vous mettre à l’abri. Loïc est aussi un bon marin. Nous ne serons pas trop de deux pour mener à bien notre fuite. Bon, je m’en vais. J’ai beaucoup à faire avant la nuit. A ce soir !

Il redescendit vers le petit port. Il employa le restant de la journée à mettre une dernière main à ses préparatifs. Aux premières heures du crépuscule, il était prêt. Alors, il se dirigea vers le mausolée et la zaouïa, en évitant le chemin d’accès. Il connaissait par cœur les murs d’enceinte et les soupiraux qui marquaient l’emplacement des cachots. Un à un, il les sonda pour repérer celui dans lequel était enfermé Loïc. Il y glissa un message et attendit Un bruit de chaînes se rapprocha de l’ouverture et Loïc manifesta sa présence.

- Tu vas sortir de là. Dans le sac que je vais te jeter, il y a des outils pour te libérer et un poignard pour te défendre, le cas échéant. Attends l’heure de la prière de l’Aïcha avant de tenter quoi que ce soit. A ce moment-là, il n’y aura qu’un gardien près de la porte d’entrée. Te connaissant, tu n’auras aucun mal à le neutraliser.

Le vieux pêcheur avait chuchoté ses conseils le plus discrètement possible. Loïc lui fit comprendre qu’il les avait bien reçus.

Quand Loïc déboucha dans le hall d’entrée, le gardien lui tournait le dos. D’un geste précis, il le bâillonna et lui asséna un tel coup sur sa tête ridiculement couronnée, donc si vulnérable en son sommet, que le fugitif aurait pu s’enfuir à l’autre bout de l’île, avant que l’alerte ne soit donnée. Il s’empara des clefs du jeune gardien et fut bientôt dehors.

Deux ombres fugitives se hâtaient maintenant vers le petit port. Après de brefs arrêts nécessaires pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis, Loïc et Calydon arrivèrent en vue du bateau amarré au bout du quai. Ils s’y réfugièrent sans plus attendre. Leila était là, exacte au rendez-vous. L’heure n’était pas aux effusions : les deux amants pourraient tout à loisir s’étreindre lorsqu’ils seraient au large.

Une brume propice enveloppait de sa blancheur ouatée les abords de la crique. Le Dieu des gens ordinaires était avec eux, pour faciliter leur départ. Voiles baissées, mue par de simples coups de rames discrets, l’embarcation disparut dans ce brouillard providentiel.

* * *

Au petit matin, comme un point d’orgue sur une portée privée de notes, où seules les rides des vagues simulaient le nombre de ses lignes, le bateau tirait des bords sur une mer étale, où toute terre avait disparue de son horizon. De temps à autre, la crête d’un îlot surgissait de nulle part, comme pour leur rappeler l’incroyable prolifération de ces morceaux de terre jetés, tels une poignée de manne, à l’appétit du voyageur en quête de découvertes.

Le vieux pêcheur semblait préoccupé. Quoique connaissant bien cette mer, il hésitait à pointer le cap dans une direction bien précise. Qu’elle était la meilleure terre d’asile vers laquelle se diriger ? Il avait d’abord pensé à la baie de Bougie, mais cette côte enchanteresse cachait les pièges de la domination des pirates. Ils pouvaient aussi accoster dans n’importe quel port des côtes Algériennes, au lieu de se lancer dans une aventure plus lointaine et plus périlleuse. Mais, si leur réputation d’accueil avait été légendaire autrefois, elles étaient aujourd’hui infestées de corsaires en transit, un peu trop musulmans pour ne pas l’être et assujettis, souvent malgré eux, aux exigences et à l’autorité de la Régence d’Alger. Allaient-ils, comme Ulysse, sillonner indéfiniment les mers sans trouver le havre de paix qu’ils recherchaient ? Il était à craindre qu’ils ne soient obligés de se contenter pour un temps d’escales provisoire avant de pouvoir mettre définitivement fin à leur exode.

Tout en tenant la barre durant ses heures de quart, il contemplait avec indulgence ses deux amis pour lesquels il s’était contraint à l’exil. Il n’en éprouvait aucun regret Les ans pesant chaque jour plus lourdement sur ses épaules fatiguées, il se disait qu’il allait terminer sa vie sur un acte gratuit plein de bonté. Parfois ses pensées étaient moins pures. La promiscuité le rendait un peu voyeur, quand, dans la complicité du soir, les plaintes de l’amour venaient réveiller en lui des ardeurs oubliées. Pour compenser ses tentations fugaces, il se joignait souvent à eux pour prier cet Allah qu’il était temps pour lui de mieux connaître. Leila et Loïc rayonnaient tellement leurs convictions, qu’il lui était devenu impossible de ne pas les partager.

D’un commun accord, ils mirent le cap sur Jijel, quitte à s’exiler plus loin si les circonstances l’exigeaient. Pourquoi ce choix ? Contrairement à l’île de la Baigneuse, trop petite pour y passer inaperçus, cette ville côtière, aux dimensions respectables, leur offrirait l’avantage de pouvoir se fondre au milieu d’une population cosmopolite venue des quatre coins de la Méditerranée.

Ce jour-là, aux premiers émois du crépuscule, le bateau avait replié ses voiles, à l’abri d’une crique accueillante, découverte en louvoyant dans le dédale des îlots. Demain, ils accosteraient à Jijel.

Serrés l’un contre l’autre, Leila et Loïc laissaient bercer leurs instants d’intimité au gré du léger roulis de l’embarcation. Il régnait un silence presque irréel, à peine troublé par le clapotis de l’eau contre la coque. Le vieux pêcheur, pensif, était resté assis à la barre, sentinelle discrète semblant veiller sur le repos du couple d’amoureux. Il savourait cet instant propice à la méditation et revivait par flashs confus les séquences de son interminable vie d’homme. Quelque chose lui disait que son voyage personnel allait bientôt prendre fin. C’était un sentiment confus, mais néanmoins tenace. Il n’en éprouvait aucune inquiétude. Il y aurait seulement un peu plus de sourires dans ce Ciel incertain, où les âmes en attente s’angoissent et s’interrogent sur une improbable réincarnation.

S’il y avait un Juge Suprême l’attendant dans la lumière, à l’autre bout de la spirale de la mort, le vieux pêcheur ne le craignait pas. Il avait traversé la vie à petits pas comptés, par crainte de déranger la foule des gens de riens qui se hâtaient vers leurs occupations cupides, sans les juger ni les plaindre. S’il n’était pas très intelligent, Allah lui avait fait au moins le don de la Sagesse : c’était un bien précieux qui lui avait été utile et qu’il avait su exploiter tout au long de sa vie. Quoi qu’il arrive, il était prêt.

Abandonnant sa vigilance, il s’assoupit malgré lui. Il avait trop présumé de ses forces. Le vieil homme d’aujourd’hui n’avait plus l’endurance du marin de jadis. Qui aurait pu lui en vouloir ?

***

Les trois fugitifs n’avaient pas vu venir le danger. Ils dormaient d’un sommeil confiant. Tel un vaisseau fantôme surgi de nulle part, la tartane, voguant sur son erre, s’était approchée sans un bruit. Il y eut un léger choc à tribord, au moment de l’accostage. Le vieux pêcheur, même lorsqu’il était assoupi, avait l’habitude de réagir au moindre bruit. Il s’était déjà redressé et donnait l’alerte. Il essaya bien de se défendre, lorsqu’il senti deux mains tentant de le saisir. Maladroitement, il agita ses deux mains, comme un pitoyable sémaphore, se prit un pied dans un cordage qui traînait au fond de la coque, donna de la tête contre le mât, tituba et passa par-dessus bord. Loïc, déjà debout, quoique prompt à réagir, n’avait pas pu le retenir. Il s’apprêtait à plonger, lorsqu’il fut maîtrisé. Leila, affolée, poussait des cris hystériques et tentait d’échapper à ses agresseurs. Le combat était inégal : la reddition fut rapide.

Les quatre matelots n’esquissèrent aucun geste pour secourir le vieux pêcheur. Ils jetèrent un simple regard pour s’assurer qu’il ne réapparaissait pas à la surface. Il ne leur vint même pas à l’idée d’accompagner l’âme du malheureux vers sa nouvelle destination, en formulant quelque vague prière. Pour eux, le Jugement d’Allah avait été avancé de quelques jours. Voilà tout.

C’est ainsi que le vieux pêcheur s’en était allé : discrètement, sans un mot d’adieu. Il avait fait l’impossible pour aider ses deux amis : sa mission s’arrêtait tragiquement là, à quelques encablures de Jijel. Le terme de son voyage serait cette petite crique qui lui avait semblé pourtant si sûre. Son bateau y resterait ancré, comme pour protéger de son ombre sa tombe marine. Il était à souhaiter que le Dieu des gens simples le fasse accéder à mille Paradis.

Leila et Loïc furent embarqués sans ménagement sur le bateau des quatre matelots. Ils ne se faisaient aucune illusion sur leur sort. Enchaînés au fond de la tartane, ils se remémoraient le songe d’une nuit qui les avait entraînés dans un bien étrange cachot. La prédiction s’avérait à la mesure de l’événement.

* * *

Lorsque le vieux pêcheur et Loïc s’étaient enfuis de la Madersa, un habitant de l’île les avait aperçus dévalant la pente escarpée. Pour lui, il n’y avait aucun doute : il s’agissait bien d’une évasion. Il se hâta vers la zaouïa pour donner l’alerte. Aussitôt les Taleb du grand cheikh réagirent. Le temps d’affréter leur tartane ancrée dans le port et il entamèrent la poursuite. Au début, le brouillard qui envahissait la baie, ne leur facilita pas la tâche. Mais les fugitifs, soucieux de ne pas se faire repérer, gagnaient la haute mer à la rame : c’était une précaution qui ralentissait leur allure.

Quand le ciel se dégagea, il faisait nuit. Impossible pour les matelots du marabout de repérer le bateau du vieux pêcheur dans l’obscurité : la lune n’était pas complice, ce soir-là. Ils se consultèrent avant d’opter pour un itinéraire leur donnant le maximum de chances d’intercepter les fuyards. Ils connaissaient la frêle embarcation du vieux pêcheur et savaient la leur plus rapide. Quitte à faire un long détour, ils cinglèrent enfin vers le Nord, en direction des côtes algériennes. De là, ils redescendraient sur Jijel, en inspectant les îlots pouvant donner un abri satisfaisant. C’est ainsi qu’ils aperçurent le mât facilement identifiable du bateau poursuivi, émergeant d’une barrière de rochers. Ils attendirent la tombée de la nuit et l’heure où les étoiles sèment leurs grains de sable dans les yeux des plus insomniaques pour les inciter au sommeil, avant de décider l’assaut.

* * *

Poussée par un vent favorable, la tartane ne fut pas longue à rejoindre l’île de la Baigneuse. Durant tout le trajet, Leila et Loïc, indifférents à leurs ravisseurs, s’étaient retranchés dans la méditation et la prière. Encore sous le choc de la disparition de leur vieil ami, ils n’avaient que le recours de prier pour le repos de son âme, quoiqu’ils n’aient eu aucune inquiétude à ce sujet. C’était un plus, tout simplement : une attention particulière, pour que Là-haut, il ne manque de rien C’était aussi une façon de garder le contact et, un peu égoïstement, l’occasion de lui demander de continuer à les protéger. Ils savaient que, par delà la rupture brutale de leur amitié, l’ombre du vieux pêcheur continuait à les suivre sur leur chemin de croix.

A quoi bon faire le récit de ce voyage qui les ramenait à leur point de départ ? A cette différence, que la grotte de Gouraya n’abriterait plus leurs amours, mais définitivement le silence de leur absence. Jamais plus ils n’iraient ensemble étancher leur soif dans les reflets changeants de leur petit ruisseau, dans lequel, comme des narcisses insouciants, ils aimaient contempler leur image encore illuminée par le feu de la passion, à l’heure apaisée qui succède aux moments de folies. Ils devraient se contenter de ranger au rayon de leurs souvenirs, une page trop courte d’un livre à peine ébauché.

* * *

On les avait enchaînés dans le même cachot. Ce n’était pas par mesure de clémence. Ils ne pouvaient que contempler leur infortune dans le miroir austère de leurs désillusions. Comme s’il était soumis au plus diabolique supplice de Tantale, Loïc ne pouvait toucher l’objet de tous ses désirs. C’était une féminité qui réveillait ses sens, à l’opposé de ses possibilités : même leurs chaînes tendues dans une velléité de rapprochement, ne leur permettait le moindre attouchement. Seule, l’intensité de leurs regards, enfantait des déluges de sensualité inassouvie dans leurs corps réduits à subir le plus injuste des jeûnes.

Les jours s’écoulaient sans possibilité d’espoir, au fond de cette geôle insalubre dont la configuration leur était pourtant familière. Que de fois, au cours de leurs rêves, n’avaient-ils pas eu l’occasion de se familiariser avec ce lieu sinistre ! C’étaient les mêmes murs de pierres d’où suintait une humidité pernicieuse, la même porte de chêne bardée de ferrures qui obturait le goulot voûté donnant accès à l’escalier en ellipse, se perdant dans les méandres de la Qoba, le même soupirail qui amenait avec parcimonie, dans ce lieu désolé, l’air et la lumière. A part la visite journalière d’un gardien peu loquace, venant leur apporter quelques reliefs de repas délaissés par la communauté des Taleb repus, ils n’avaient été l’objet d’aucune marque d’attention de la part du grand cheikh. Celui-ci devait attendre que ses prisonniers perdent cette sérénité qu’il prenait pour de l’arrogance et qui s’opposait comme un défi à son autorité. C’était Leila qui supportait le plus mal la séquestration. Elle semblait flotter dans une torpeur, à la limite de la dépression. Loïc n’en était pas dupe. Avec amour, il tentait d’endiguer les effets de cette capitulation involontaire. Il lui parlait beaucoup. Il faisait mine d’être plus fort qu’il ne l’était en réalité. Lorsque Leila paraissait incapable de le suivre sur les chemins de la prière, dans ces moments-là, il haussait le ton de sa voix pour tenter de la faire participer à ses recueillements.

* * *

Des bruits de pas inhabituels résonnèrent dans le couloir d’accès. Le grincement de la serrure gémit sous l’effet d’un "Sésame" autoritaire. Un groupe de visiteurs avait envahi le cachot. Le maître des lieux sortait de sa réserve, ce qui signifiait que la visite devait être d’importance ! Il était accompagné d’un bien étrange personnage à la barbe noir et vêtu d’un burnous ocre et de deux Taleb subalternes sans importance. Le rituel le voulait sans doute ainsi.

- Debout ! Vous allez être confrontés au grand jugement d’Allah.

Se tournant vers les deux Taleb "suiveurs", plantés là comme deux chandeliers et ne brillant pas spécialement par leur prestance, il leur donna l’ordre d’un ton hautain :

- Détachez-les et conduisez-les dans la grande cour ! L’imam Omar et moi, nous vous suivons.

Quelque peu engourdis par tous ces jours passés sans la moindre activité, Leila et Loïc se laissèrent entraîner hors de leur cellule.

* * *

Un tribunal d’exception avait été dressé à la hâte : les instants de l’imam Omar (l’énigmatique homme en burnous) étaient comptés et précieux. Autant que Qadi, en ces temps perturbés, il était tellement sollicité ! On aurait dit un rapace s’apprêtant à fondre sur sa proie. Raide comme la justice, sec comme les fibres de son cœur, drapé dans une dignité dédaigneuse, il toisait ces deux hérétiques téméraires qui avaient osé braver les principes et les exigences de la Charia. Il était flanqué de quelques Taleb, très peu représentatifs, conviés à la cour, mais sans aucun pouvoir : ils faisaient simplement partie du décor.

- Le grand cheikh m’a instruit de votre cas. Il n’est pas défendable. Pas le moindre remord, pas la moindre repentance ! Votre fuite montre clairement votre propension à braver notre autorité et la miséricorde d’Allah. Qu’avez-vous néanmoins à dire pour votre défense ?

Leila et Loïc savaient bien qu’il était inutile d’opposer, à ce chacal borné, la moindre argumentation. Même s’ils faisaient preuve de repentir, pour tenter d’atténuer la gravité de la sentence, ils savaient bien que c’était peine perdue. Ce soi-disant applicateur de la Loi Divine était pire que ces mercenaires assoiffés de sang, qui fondaient sur toute l’Europe du temps de Napoléon Bonaparte. Dans les deux cas, la tuerie était de mise, à exception près que ce fantoche ajoutait à la cruauté une bonne dose de sadisme et de perversité.

Ils se contentèrent donc de se murer dans un silence serein. C’était une attitude courageuse. Il y avait même une certaine bravade dans leur comportement. Celle-ci n’échappa pas au Tribunal.

* * *

La légende ne dit rien sur la fin tragique de ces deux amants. Certains racontent qu’ils finirent leurs jours dans les cachots de la Madersa. D’autres affirment avec assurance qu’on leur avait fait grâce de pendaison et qu’ils furent vendus à des marchands d’esclaves turcs.

Quoi qu’il en soit, l’île de la Baigneuse se souvient de cette histoire d’amour. Il n’est pas à exclure qu’au cours d’une soirée d’hiver, frileusement lovée près de son âtre, une vieille ridée, à l’image de celle qui épiait Loïc à l’entrée du village au début de ce récit, toute de blanc vêtue, comme le sont les aînées de l’île, raconte à sa manière à ses petits enfants, l’incroyable histoire d’une jeune bergère qui vint offrir ses charmes et ses amours à un mystérieux ermite, sous la voûte discrète de la grotte de Gouraya…

le 16/03/2008
Impression

1 Message

  • 17 mars 2008 21:47

    que dire très cher à la lecture de cette nouvelle émouvante, traçant la légende de deux amoureux que rien n’a pu séparé même l’entêtement des humains et leur acharnement insensé contre l’amour et tous les aspect de la vie et de l’amour ? que dire lorsqu’à l’époque même ou nous vivons des amoureux sont encore séparés pour des idées religieuses profondément ancrées dans leur esprit ? je peux t’assurer qu’à la lecture de cette nouvelle inspirtée de la légende de Loïc et Leïla, je n’ai pu m’empêcher de verser des larmes à la lecture du dénouement tragique de leur union. triste sort pour des amoureux qui aspirait juste à un minimum de paix pour vivre une passion dévorante. malheureusement, des humains, s’étant dréssés en juge n’ont pas hésité à prononcer la sentence criminelle qui a mis fin à une merveilleuse idylle. je salue ton talent d’écrivain, l’usage pertinent des mots, ainsi que ton style. l’amour est le thème des plus beaux chefs-d’ouevre. bonne continuité sur la voie de la réussite.
    une inconnue